LES ALLÜSIONS ET LES PORTRAITS DU FRANCION
à qui lon ferait parler le patois des paysans et faire des badineries de village 1?». Le songe de Francion est la parodie des songes classiques, qui remplissent les tragédies de Hardy et les romans de Gombaud. A ces amis de la mythologie, Sorel signale un dieu oublié par Ovide, mais bien connu des courtisans, le Cérophyte ou le Dieu des cornes, cornes d’abondance, cornes d’or et d'argent, célébré par le comte de Cramail?. Il a d’autres allusions d’un caractère tout différent ; il ne se lasse pas de rappeler sous une forme comique ses lectures les plus sérieuses, et de citer Galilée, Giordano Brunos, Hermès Trismégiste # ; ce luxe d’érudition bizarre, que Sorel va étaler dans tous ses ouvrages, est dès à présent à noter.
Enfin et surtout, cette Histoire comique de Francion est une galerie de portraits ou de caricatures. Le grand seigneur anglais, grugé et battu par les courtisanes de Paris. est un de ceux qui faisaient partie de l'ambassade de lord Hay en 1621, et qui revinrent les années suivantes. Les courtisans français ne les aimaient guère, car ils avaient fait trop de ravages, ils avaient eu trop de succès, et en haut lieu. Quand le comte de Brienne leur rendit leur visite à Londres, ileut soin de rappeler le comte de Buckingham et ses compagnons à la modestie. « Les dames françaises, disait-il gravement, n’aiment pas les étrangers, ils ne sont regardés chez nous que comme des passevolants ». Ces sentiments expliquent les bons tours joués
(1) Francion, livre X, p. 387 à 401.
(2) Francion, livre I, p. 103. La pièce du Cérophyle ne sera insérée qu’en 1630 dans les Jeux de l’Inconnu du comte de Cramail; Sorel la cite dès 1623.
(3) Francion, livre XI, passim. Nous reviendrons sur ces imilations dans le dernier chapitre.
(4) Francion, livre Il, p. 99. La page la plus grossière du Francion,
sur l'origine des âmes, est prise dans le Pymander d'Hermès Trismépiste éraduit et commenté, Bordeaux 1574, in-8°.
au Mylord angiais dans le roman de Sorel; quant au jargon qu’il lui prète, il nous fait toujours rire!.
Le plus souvent les allusions sont encore plus directes. Tous les originaux, tous les ridicules du temps défilent dans ces pages satiriques où Sorel ne ménage ni ses amis, ni ses ennemis. Sans doute les éditeurs du Francion ont eu tort de reconnaître Gaston d'Orléans sous le masque de Clérante, le type du grand seigneur débauché. En 1623, à quinze ans, Gaston d'Orléans recoit encore le fouet; il n’est pas d'âge à imiter les promenades nocturnes de Néron ?, etil n’a pas encore institué son fameux conseil de Vauriennerie. Mais le vieux tyran du Parnasse, « le grand sophi » des poètes, c’est bien Malherbe3; ce bègue, ce distrait, c’est Racan:; ce pauvre diable qui donne à chaque pièce de son costume le nom du livre qui l’a payée, et qui marche enveloppé dans sa gloire littéraire, c’est Porchères l’Augier ; ce fou. c'est tantôt Maillet, le bouffon de la reine Marguerite, et tantôt Neufgermain : ce cuistre, si envié de ses confrères, c’est Antoine Gaillard,le premier éditeur des farces Tabariniques, « livre de si bonne chance, qu’on en a vendu vingt mille exemplaires, au lieu que d’un bon livre à peine en peut-on vendre six cents » 4: cet effronté, c’est Boisrobert?, oublié dans la première édition du Francion, ridiculisé dans la seconde. Sorel a attendu que le
(1) Francion, livre Il, p. 70-72, Ce jargon faisait déjà rire autrelois. Voir la Mascarade du maître de l'Académie d'Irlande lequel récite des vers irlandais français, mascarade improvisée par le due de Nemours et réimprimée dans les Ballets de cour, édition Paul Lacroix, tome I, p. 164. ‘
(2) Francion, livre VIF, p. 272.
(3) Presque tous ces portraits satiriques sont dans le V° livre du Francion.
(4) Francion, livre XI, p. 439.
(5) L'histoire de Boisrobert ou de Mélibée a été ajoutée dans la. seconde édition du Francion, livre V, p. 216.