ORIGINALITÉ DU FRANCION
malin abbé eùt passé en Angleterre, pour raconter la manière originale dont il montait sa bibliothèque aux dépens des grands. Le tour est bon, et Scarron en use encore lorsqu'il écrit :
Reine, ordonnez que quelque livre, De ceux qu’on fait pour le roi, Monsieur de Noyer me délivre,
Il le fera comme je croi,
La Sainte Bible ou les Conciles, En marroquin ou bien roussy.
En effet, plus ils sont gros, plus ils se revendent cher.
La collection des grotesques du Francion n'eût pas été complète sans Mlle de Gournay. Perchée très haut, avec sa gouvernante et sa chatte, la vieille demoiselle recevait souvent la visite des mauvais plaisants : mais elle avait bec et ongles pour se défendre. Sorel l’a ménagée, et il a réservé toutes ses malices pour le pédant Hortensius, qui représente à la fois Balzac et la Mothe-le-Vayer.
Voilà bien des éléments divers ; nous avions trouvé un peu partout la peinture de telle ou telle classe de la société, mais il restait à réunir ces traits épars, à en faire un tableau animé, un livre vivant, et cela même n'était pas si facile. Plusieurs l’essayèrent sans succès. C’est qu'il ne suffit pas, pour écrireunroman d'aventures, d'être un aventurier comme Tristan l’'Hermite ! ; il ne suffit même pas de copier fidèlement Sorel, comme l’a fait Jean de Lannel. Le Roman Satyrique de Lannel, publié en 1624, nous représente comme l’Æistoire comique de Francion, des personnages et des événements contemporains : Henri IV, Sully, d'Epernon, le financier Zamet, « qui a gagné plus
(1) Tristan l’Hermite, le Page disgrâcié, 1643, in-8
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d'argent à porter les poulets, que son père à les piquer »v, le poète Aime-Dieu ou Théophile et bien d'autres y ont lour portrait ; le parlement, l'Université, la cour, les couvents, tout est matière à description. Et cependant qui lit Joan de Lannel, qui lit Tristan l'Hermite, sans le rogretter ? Tandis qu'on ne regrette pas d'avoir lu Sorel, parce que, si mal qu'il éerive, il à un style à lui, parce que seul ila su comprendre et rendre un côté de son temps. Si, laissant à part les mœurs excentriques, nous ne lui demandons que de nous renseigner sur la cour et sur la ville, sur la noblesse et sur ln bourgeoisie, il a de quoi uous instruire.
Voici d'abord là noblesse, les gens pille-hommes, comme il los appolle, les tire-soies à côté des tire-laines. Les uns vivont d'expédients et de filouterie, associés aux escrocs ot aux lilles: les autres volent pour rien, pour le plaisir. I est de bon ton, après boire, d'aller S'embusquer sur le Pont-Nouf, pour débarrasser les passants attardés de leurs mauntenux, pour rosser le guet ou pour brûler les auvents des boutiques. Quelle page de Saint-Amant, hauteencouleur ot vibrante encore du bruit des verres, quelle « crevaille » vaut cotte seène d'orgie du Francion, tantôt immonde, crapuleuse, tantôt d'une tristesse passionnée ? Derrière les volets clos, sous les lustres allumés en plein jour, les jeunes gens et leurs maitresses se pressent autour de la table du banquet; ils ont lu leur Pétrone, is ont placé au haut bout, une vieille courtisane pour exciter les convives « comme ferait un squelette »: le son des flûtes, des hautbois et des violons se môle aux eris et aux chants, «et les flambenux mêmes, agités à cette heure Ià par je ne sais quel vent, semblent haleter comme des hommes ? ».
CL) Francion, livre I, p, 69, (À) Peneñon, livre VU, p, FA,