‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 32 sur 176 · LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE

On gagne vite à pareille fête « Fair mourant » qui sied dans les ruelles, car il y a déjà des ruelles, nous l'avons vu. Celle que Sorel décrit dans le Francion est fort ridicule. Sans doute que la maitresse de maison, la belle Luce, aura oublié de faire briller le jeune écrivain, et de lui demander quelque beau discours; elle aime moins la science que les compliments: aussi s'est-il vengé en la représentant comme une sotte entourée de sots. Rien de plus insipide que les conversations qu’on entend chez elle : « C’est une étrange chose, Mademoiselle, disait l’un en retroussant sa moustache, que le bon hasard et moi, nous sommes toujours en guerre, jamais il ne veut loger en ma compagnie : quand j'aurais tout l'argent que tiennent les trésoriers de l'épargne, je le perdrais au jeu en un jour. — Quel jugement faites-vous de mon habit ? disait autre, n'est-il pas de la plus belle étoffe pour qui lon ait jamais payé la douane à Lyon”? Mon tailleur n’entend-il pas bien les modes ? C’est un homme d'esprit, je l’avancerai si je puis. Il y a tel bourgeois qui à un office aux finances qui ne le vaut pas. Mais que me direz-vous de mon chapeau ? cette forme vous plait-elle ? — Hélas ! monsieur, continuait un autre, Je trouve tout ce que vous avez extrêmement parfait... Seigneur Dieu, vous êtes un Adon! Combien de Vénus soupirent pour vous ! que les charmes de votre rotonde sont puissants !'que cette dentelle si bien retroussée a d’appas pour meurtrir un cœur ! Toutefois, en voilà un côté qui a été froissé par votre chapeau dontles bords sont un peu trop grands: faites en rogner, je suis votre conseiller d'état en cette affaire ; je vous le dis en ami, ce n’est pas pour vous dépriser. Je sais fort bien que vous avez assez d’autres vertus, car vous avez des bottes les mieux faites du monde, et

surtout vos cheveux sont si bien frisés, que je pense que les âmes qui y sont prises s’égarent dedans comme en un labyrinthe. »

C'est ainsi que Sorel décrit, après Régnier et d’Aubigné, les jeunes courtisans, c’est ainsi qu'il trouve à son tour quelques traits dignes de Molière. Francion lui-même parle ce langage affecté que nous entendrons encore dans le Berger extravagant ; à chaque instant telle ou telle comparaison nous avertit que Sorel a voulu nous montrer un modèle de courtoisie, en amour comme en duel. Ecoutez plutôt comment Francion à ménagé dans une affaire d'honneur son adversaire dont le cheval s’est emporté: «Je le poursuivis de si près, que, si j'eusse voulu, je l’eusse tué : mais je ne désirais pas le frapper par derrière ?. » Pourquoi pas ? Cela se fait tous les jours, cela s'appelle « prendre son avantage ».

Les bourgeois valent-ils mieux que les nobles ? Sorel en est et il s’en vante, il représente à merveille ces Parisiens, fiers de leurs anciens privilèges, qui se souviennent de la Ligue et qui applaudissent aux prédications furieuses du père Garasse, Enfermés dans leurs tristes maisons, derrière leurs grands barreaux de fer, ils regardent de loin, avec dédain, avec colère, ce luxe et ces fêtes de la cour qu’ils paient sans en jouir ?. Le titre de bourgeoisest devenu une insulte dans la bouche des laquais du Louvre: « Infamie du siècle, s’écrie Sorel, que ces personnes plus abjectes que je ne saurais dire,abusent d’un nom qui a été autrefois et est encore en d’aucunes villes passionnément

(1) Francion, livre VI, p. 225-227.

(2) Francion, livre VII, p. 296.

(3) Comparer aux jugements du Z‘rancion sur la noblesse le petit pamphlet bourgeois intitulé La promenade des bons hommes ou jugement dé notre siècle, 1623, in-$°.

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