LA BOURGEOISIE
envié. » Le bourgeois a bien la ressource de mépriser à son tour le marchand: il dit couramment : « Il n’y a rien de plus marchandque ce procédé ». Et lemarchand de son côté, devant une lésinerie, murmure : « Cela est un peu bourgeois » : mais ils ont beau faire, jamais ils n'auront autant de mépris l’un pour l’autre, que la noblesse en a pour tous les deux.
Les bourgeois eux-mêmes cèdent aux vices du siècle et leurs femmes les ruinent en toilette. Quelles ruses, quelles caresses « pour tirer au mari la moelledesa bourse '!»etla bourse du mari ne suffit pas toujours, surtout s’il est coureur ets’il dépense de son côté en beaux habits. Car l'habit ne distingue pius les conditions. Il vient de la province, cet avocat qui se présente à la porte du Petit-Bourbon, vêtu d’une soutane de damas à ramages et accompagné de sa femme et de la nourrice qui porte un petit enfant, « cependant qu'un autre un peu plus grand la tient par la cotte?». Le orand-maître des cérémonies, le ducde Nemours, recoitces intrusdelabelle manière, tandis qu'il aurait laissé passer tout droit cet élégant « conseiller à l’eau de rose », qui daigne à peine faire un tour au Palais le matin, et qui se hâte d'aller revêtir l’habit de courtisan, le pourpoint de satin blanc, le manteau de velours amarante et la longue épée à la Miraumont *. Ni Furetière ni la Bruyère n’oublieront le conseiller « à l’eau de rose ».
Il faut de l'argent pour défrayer ces beaux fils ; mais l'argent ne coûte rien à leurs pères, marchands enjôleurs,; avocats retors, procureurs avides, qui fixent par avance le nombre des rôles à remplir, « et après, il faut qu'ils Les
(4) Francion, livre Il, p. 60, (2) Francion, livre V, p. 200.
(3) 1bid., livre IV, p. 170, 173.
remplissent, ne serait-ce que d’une chanson 1 ». Avec leur belle écriture majuscule, remplie de longs traits, « ils mettent deux mots en une ligne, et croyez qu'ils sont bien ennemis de ceux qui veulent que l’on écrive, comme l'on parle, et que l’on mette pied sans un d et devoir sans un bd. » Mais le type le plus curieux, c’est le juge, collectionneur de belles étoffes et d'objets d'art. Un plaideur lui à offert une pièce de satin qu'il à acceptée en grondant ; l’adversaire arrive, et avisant dans l’antichambre un méchant tableau, il prie la femme du juge de le lui vendre, etluien donne six fois le prix demandé : « la peine qu'elle a eue à l’acheter, et celle qu'elle aura à s’accoutumer à ne le voir plus, mérite bien cette somme-là 2 ». Voila comment Sorel transforme quelquefois les froides allégories de Noël du Fail sur la rapacité des gens de lois 3. On se demande pourquoi le grand praticien Lupolde des Contes d'Eutrapel a dans son antichambre « des tableaux attachés par ci, par là, où étaient dépeints entr'autres un relief d’appel, en l’autre fines aiguilles, eten plusieurs, l'invention Sainte- Croix » ou le moyen de gagner de l’arcent. Impossible d'être plus maladroit ou plus effronté.
Les nobles sontbraves,les bourgeois sont riches,les gens de lettres ne sont ni l’un ni l’autre. C’est à ses confrères que Sorel à réservé ses coups les plus rudes. Il les connait tous en particulier, il à longtemps vécu au milieu d'eux, quand, jeune et sans argent, il s’est senti poète. Cependant, tout en partageant leurs plaisirs, il a conservé l'indépendance de son jugement : il a vu eta dit ce qui manquait à la plupart des écrivains de ce temps : c’étaient
(4) Ibid, livre IE, p. 114.
(2) Francion, livre IF, pages 112 ct suivantes:
(3) Francion, livre I, p. 110. Comparer les Contes d'Eutrapel de Noël du Fail, chap. I.