‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 34 sur 176 · LES GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

LES GENS DE LETTRES

le caractère et la dignité plutôt que le talent: « Encore que ces auteurs décrivissent les faits généreux de plusieurs grands personnages, ils ne s’enflammaient pas de générosité, et il ne partait d'eux aucune action recommandable !, » Sorel nous raconte en détail la gueuserie des gens de lettres, les vanités, les jalousies, les recettes pour fabriquer une réputation, les préfaces élogieuses qu’on demande aux amis ou qu’on se fait à soi-même, les discussions puériles sur la rime et sur l'orthographe, qui se terminent régulièrement au cabaret « par des mots de gueule ». Balzac surtout excite sa verve: c'est en son honneur qu'il a commencé etdéveloppé/l’ Histoire comique de Francion: arrêtons-nous donc un instant à leur querelle.

Depuis quelques années les jeunes gens n'avaient plus d'autre ambition que d'écrire de belles lettres, et les petites Académies se multipliaient. où l’on s’adonnait principalement à cette étude ?. Balzac lui-même s’y était exercé de bonne heure ; à dix-neuf ans il avait déjà écrit des pièces d’éloquence pour les Rois, les Reines et les Républiques 3:

(1) Francion, livre V, page 192.

(2) Sur ces petites Académies, voir Sorel, Bibliothèque française, 1664, p. 92 et suivantes. La plus célèbre est l’Académie de l'abbé de Marolles, ou l’Académie des Puristes. Plusieurs recueils de lettres de ce temps, tels que celui de l'abbé de Croisilles surnommé le secrélaire de l'Aurore, et celui de Rosset ont cinq ou six éditions en moins de deux ans; ces faits et d’autres montrent combien le genre épistolaire était à la mode avant Balzac.

(3) Avant d'offrir sa plume aux Élats généraux de la Hollande en 1617, Balzac avait déjà cherché fortune à la Cour de France. Tous ses bibliographes ont omis de citer le plus ancien et probablement le premier de ses écrits, intitulé Haranques panégyriques au Roi sur l'ouverture des États, et à la Reine sur l'heureux succès de sa Régence, Paris, Toussaint du Bray, 1615, avec privilège du 3 décembre 1614. (Bibl. Nat. Histoire L D36 352). — Balzac, qui ne laissait rien perdre, à refondu plus lard ce pelit écril pour en tirér un nouveau Discours sur la Régence d'Anne d'Autriche en 1643.

mais ses premiers essais étaient complètement oubliés, quand, en 1624, il s’imposa tout à coup comme un maitre par le prodigieux succès qu’obtint le premier recueil de ses Lettres. Ses amis ne parlèrent plus de lui que « comme du plus éloquent des hommes, ou plutôt du seul éloquent », du seul capable de balancer la gloire des orateurs de l'antiquité !. Lés bizarreries de l’homme aidaient encore au succès de l'écrivain. Sous prétexte de soigner sa santé, il avait quitté Paris et la Cour, il s'était retiré dans la solitude, trainant après lui un incurable ennui, fatigué avant l’âge des grandeurs qu’il n'avait pas obtenues ; peut-être n'était-il allé si loin que pour ménager sa réputation, et pourse donner l’occasion d’envoyerdeslettres partout. Avec quelle impatience on attendait à Paris ces chefs-d'œuvre de l’ermite de la Charente ! avec quelle joie les heureux correspondants s’empressaient d'aller les montrer à leurs confrères ! Sorel va nous introduire dans la librairie de la rue Saint-Jacques, «le bureau de ces petits Messieurs ? »: « On lut alors, non pas cette lettre, mais cette merveille, qui était la plus extravagante et la plus impertinente que lon puisse trouver. Celui qui la lisait proférait les mots avec un ton de comédie, et il semblait qu'il mordit à la grappe. Les auditeurs étaient à l’entour, qui allongeaient un col de grue les uns par dessus les autres ; et, à tous coups, avec une stupéfaction et un ravissement intrinsèques, roulaient les veux en la tête comme un mouton qui est en colère. Et le plus apparent d'entre eux, à chaque période, disait d’un ton admiratif : Que voilà qui est bien! Aussitôt un autre redisait la même parole, et puis un autre, jusqu’à moi, qui étais contraint de faire le même,

(1) Œuvres de Balzac, in-folio, 1665, t. If, p. 151. (2) Francion, livre V, p. 188.

Page 1