‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 35 sur 176 · LA QUERELLE DE SOREL ET DE BALZAC S · texte numérisé non relu

LA QUERELLE DE SOREL ET DE BALZAC S

autant par moquerie que par complaisance ; si bien que, n'entendant presque dire autre chose que ces mots: Que voilà qui est bien ! que voilà qui est bien! je m'imaginais être à cet écho de Charenton qui répète sept fois ce que l'on a dit. »

Si nous ouvrons maintenant les lettres de Balzac, tout s'éclaircit, les masques se soulèvent. Le correspondant ordinaire du grand épistolier, celui qui est chargé d’entretenir le zèle de ses admirateurs et de répondre aux critiques, c’est l'abbé de Boisrobert. L'abbé a fort à faire, car les critiques et les jaloux ne manquent pas, à commencer par le vieux Malherbe, qui disait, quand on lui offrait les fameuses Lettres: « J’ai eu autrefois l’idée de ces sottises, mais je les ai repoussées ». Malherbe a entraîné Colomby et Racan ; le professeur Nicolas Bourbon déblatère contre Balzac dans les collèges. et, pourunefois,les romanciersqui écrivent à la diable sont d'accord avec l'Université : tous regardent irrespectueusement ce style travaillé et applaudissent «aux plaisanteries du jeune Sorel. Celui-ci ne se gêne guère pour rire à haute voix, et pour se moquer des fervents qui se proposent d'aller jusqu’en Saintonge contempler leur idole. Balzac s’est d'abord contenu : il a pris la peine d'expliquer à l’ignorant Sorel telle ou telle expression de ses lettres, et de l’initier aux mystères de l’éloquence !; mais il s'irrite de plus en plus, à la fin il éclate. Qui est-il donc ce petit auteur, assez infatué de son mérite pour ne pas admirer « l’homme qui a trouvé ce que quelques-uns cherchaient, un certain petit art d'arranger les mots ensemble et de les mettre en leur juste place », « l’homme qui a donné de l'esprit à toute la France » ? Et prenant directement à partie l’auteur des Nouvelles françaises et

(H)ABAISAC CLS p:83 bd p.92;

du Francion, Balzac ajoute: « I faut avouer qu'il y à bien différence de remplir les oreilles de quelque son agréable* et d'exprimer les pensées des artisans et des villageois selon les règles de la grammaire, ou de régner dans l'esprit des hommes par la force de la raison, et en partager le gouvernement avec les conquérants et les princes légitimes 1 ». La réponse ne se fit pas attendre, et elle fut dure. Pour faire la charge des régents de Lisieux, Sorel avait introduit dans la première édition du Francion un type de la comédie italienne, le pédant Hortensius ?, grossier, avare etignorant. Afin de renouveler quelque peu cette antique caricature, il avait relu le colloque classique d'Erasme « Sur la fausse noblesse », et avait ajouté à tous les vices d'Hortensius la manie des grandeurs. Quelques-uns de ces traits s’appliquaient assez bien à Balzac, aussi féru d’érudition que de noblesse. Quand vous tenez quelque pensée de Sénèque ou de César, lui écrivait son ancien professeur, le Père Garasse, il vous semble que vous êtes censeur ou empereur romain. D’autre part, Balzac, fils d’un petit, mais riche seigneur campagnard, Balzac parlait négligemment « des trois paroisses que la comtesse Alix avait données au bisaïeul de son trisaïeul » :

(1) Balïac, LT, p. 82. Lettre du 28 sept. 1623 à Boisrobert.

(2) Le pédant Hortensius reparaîtra souvent jusqu'au XVII° siècle, où on le retrouve encore dans les comédies de Regnard et dans celles de Marivaux. Sorel a emprunté ce type boulfon à la comédie italienne, comme il l'indique lui-même dans le Francion, liv. XI, p. 471. D'autre part, il est probable que c’est le succès du roman de Francion, qui décida les comédiens italiens à réserver ce nom d'Hortensius presque exclusivement aux pédants. Auparavant ce nom était porté indifféremment par loutes sortes d'acteurs. Ainsi, en 1623, il désigne l’amoureux dans une comédie de J.-B. Andreini (Le due comedie in comedia, suqgetto Stravagantissimo, Venezia (1623) où le pédant s'appelle simplement Il pedante. Cette pièce est probablement le modèle de toutes ces Comédies des comédiens si nombreuses au XVil' siècle, où les mêmes acteurs paraissaient dans plusieurs rôles différents,

Page 1