‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 36 sur 176 · LA QUERELLE DE SOREL ET DE BALZAC · texte numérisé non relu

LA QUERELLE DE SOREL ET DE BALZAC

il prenait le nom de sa terre de Balzac, ce qui était son droit, mais justement ce nom amenuit la confusion avec la vieille famille des Balsac d’Entragues!. Sorel vit de suite comment la caricature d’'Hortensius pouvait s’appliquer à l’orgueilleux écrivain ; dans quatre livres ajoutés à son roman, il mit le pédant au premier plan, et tout le monde reconnut en lui Balzac, on s’étonna même de ne l'avoir pas reconnu plus tôt.

D'autres traits nouveaux ajoutés au personnage plurent par leur exagération même. Balzac avait passé à Rome les meilleures années de sa jeunesse, dans une vie de plaisirs et de délices, dont il relatait les moindres détails, pour faire venir l’eau à la bouche des pauvres diables de Paris. Il ne leur avait fait grâce ni de ses melons, ni de ses maîtresses, ni de ses laquais, ni de son éventail. Ce mondain, ce raffiné qui, dans sa solitude de la Charente continuait de s'habiller à la dernière mode, et ne se montrait à ses hôtes que dans un déshabillé de couleur tendre (il en avait de toutes les couleurs), ne dut-il pas être piqué jusqu'au vif, quand Sorel jeta sur ses épaules la souquenille crasseuse du pédant, et l’associa à la Mothe-le-Vayer, l'ennemi de toutes les élégances 2 ?

Et ses belles lettres, chefs-d’œuvre de calligraphie, décorées pour les souverains de fleurs et de rubans, ces belles expressions qu'il tirait, comme il le disait, « du profond de son esprit comme les perles de la mer », il les retrouvait avilies dans la bouche d'un cuistre! Car Sorel prit un malin plaisir à prêter à Hortensius toutes les plus belles phrases de Balzac. Non qu'il méconnüt ses mérites, il le louera plus tard dans la Bibliothèque française: mais il

(1) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 26. (2) Francion, livre X, p. 421.

voyaitsurtoutses défauts, et dans l’homme qui appelait un fagot ou une chandelle «le Soleil de Ia nuit! », il devinait le maitre des précieuses ridicules, plutôt que le précurseur de nos grands écrivains. Toutle monde, les valets même, parlérent Balzac dans l'Æistoire comique de Francion, et ce parler se trouva être fort ridicule. Les procédés ambitieux de l'écrivain furent mis à nu, ses périphrases, ses hyperboles orgueilleuses furent percées à jour et plaisamment parodiées. Enfin quand la vanité pédante d'Hortensius se fut étalée à l'aise dans toute la suite du roman, quand elle se fut développée à ce point que rien ne dût plus paraître invraisemblable de sa part, elle fut confondue une dernière fois dans une suite de scènes d'une boufïonnerie énorme. Balzac avait écrit, nous l'avons vu, que la royauté de l’éloquence en valait une autre : Sorel, le prenant au mot, le fit roi de Pologne: le froid rhéteur put haranguer les Seythes à son aise ?.

On lit encore avec plaisir les joyeuses aventures d'Hortensius, à qui de faux ambassadeurs de Pologne, des professeurs râpés (les vrais ambassadeurs polonais n'étaient

(1) Balïac, tome 1, page 8b. « Les parfums que je brûle et dont je suis aussi prodieue que sije tirais tribut de la terre qui les porte m'empôchent de trouver à dire à la saison des fleurs, et un grand feu qui est de la couleur de éelles qui sont les plus belles et que j'appelle le Soleil de la Nuit et de mes jours, veille toujours dans ma chambre el éclaire mon repos aussi bien que mes études.» La périphrase est longuement parodicée à la fin du Tombeau de l'Oraleur français, 1629, petit pamphlet dirigé contre Balzac, par le comte de Cramail assisté du sieur de Vaux et de Sorel.

(2) C'est lépithète que lon appliquait le plus souvent à Balzac. Comparer dans les Lettres de Phyllarque, &. 1, p. 422, la lettre « sur la manière que les anciens ont appelée froide, qui est celle que Narcisse a principalement suivie, » — Sorel a joué sur le double sens du mot froid, en envoyant Balzac régner en Pologne ; il a repris cette plaisanterie dans la Relalion du Royaume de Frisquemore, où il donne à des provinces couvertes de glaces et de neiges, les noms de personnes très ennuveuses de Sa Connaissance.

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