DÉFAUTS ET QUALITÉS DU FRANCION
chansons de Gaultier Garguille, il le désirerait mettre en lumière, mais il craint qu’autres ne le contretissent et n’ajoutassent quelques autres chansons plus dissolues que les siennes. » Ceci, ajoutons-le, eùt été bien difficile.
Mais si Sorel se trouve modeste, et Gaultier Gaiguille pudique, si l’on peut ainsi mesurer par comparaison jusqu'où allait à cette époque la liberté des mœurs et du langage, c'est une explication et non une excuse pour certaines pages du Francion. Elles sont telles que bien des lecteurs n’ont sans doute jamais achevé de lire le livre. Is avaient tort : il faut bien prendre ce roman tel qu'il est, quitte à tourner quelquefois les feuillets un peu vite.
D’autres défauts nous choquent dans le Francion, le manque de composition, les couleurs trop chargées. l'ironie lourde et perpétuelle. Peu nous importe que Sorel ait voulu imiter, comme ille dit, les satiriques de son temps, qui eux-mêmes croyaient devoir « imiter les Satyres ! », et restaient plus fidèles à une étymologie de fantaisie qu'à la morale : on ne fait pas des satires de six cents pages, et c’est ce que l’auteur du Francion nous a donné. Il ne choisit le plus souvent que des incidents grotesques et des ridicules énormes qui prêtent à la charge. Cette bourgeoisie à laquelle il appartenait ne comptait-elle donc que des avares, des prodigues et des sots ? Les mœurs simples, l’activité industrieuse, léconomie, l'ambition d'élever les enfants au-dessus de soi. tout cela n’était-ce pas aussi un sujet attachant qu'il aurait pu laisser entrevoir, le roman de ceux qui n'aiment pas les romans ? Ces gens-là n’ont jamais manqué dans notre pays, et nous savons en particulier quelle place ils ont
(1) Étymologie indiquée par Sorel, Remarques sur le X° livre du Berger extravagunt, p.379.
tenue au X VIF siècle, dans « ce long règne de vile et crasse bourgeoisie ! »: Sorel le savait mieux que nous, et il la dit ailleurs, dans un ouvrage de morale ?; dans son roman comique il se moque des bourgeois comme des autres, et ne sait attirer sur personne la sympathie du lecteur.
Le héros même du roman, ce Francion que Sorel à fait à son image, a surtout ses défauts : il est pédant, il a toute l’âpreté de la jeunesse, plus d’orgueil que de fierté, et plus de vanité que d’orgueil : il ne vaut pas cet aimable Gil-Blas qui fait en souriant l'apprentissage de la vie, et qu'on écoute toujours avec plaisir parce qu'il prend sa part de ses propres conseils. Sans doute Sorel à des qualités qui ne sont pas à dédaigner: il amuse, quand il s’abandonne à sa verve bouffonne,etqu'illaissetrotter sa plumeà travers les fantaisies les plus grotesques ;: il instruit, quand il décrit avec minutie les mœurs, les usages et les costumes de ses contemporains. Cette observation ne s'arrête même pas à la surface : elle atteint quelquefois les vérités d'expérience, vraies de tous les temps. Citons seulement ces réflexions d’un jeune homme pauvre: « Si je me rencontrais par hasard avec quelques personnes qui discourussent sur quelque sujet où j'avais moyen de faire paraître des fruits de mes études, j'étais bien infortuné, car je n’osais ouvrir la bouche, sachant bien que la mauvaise opinion que l’on avait déjà concue de moi ferait mépriser tout ce que je dirais, ou bien, si je pensais entamer un propos, je n'étais pas écouté, et quelqu'un m'interrompait audacieusement *. » La pensée est juste, La Bruyère n'aura plus qu’à l’aiguiser en épigramme ;
(1) Saint-Simon, Mémoires, édit, Chéruel.
(2) Ce passage de la Prudence de Sorel sera cité dans le dernier chapitre.
(3) l'rancion, livre IV, p. 178.
Sorel n’a pas pris cette peine. Sortez-le des descriptions, enlevez-lui les images et les expressions pittoresques, il est plat et diffus, il ne sait plus écrire. Mais à quoi bon insister sur les défauts du premier en date de nos romans de mœurs ? Il vaut mieux rappeler ses mérites, et dire que dans ce livre toute une société revit, à la fois grossière et raffinée, encore féroce et déjà précieuse. Si l’Astr'ée nous montre ce qu’elle rêve, le Francion nous dit ce qu’elle est; il a donc son intérêt propre, sans parler de tous les emprunts que bien des auteurs lui ont faits.
S'il était vrai, et cela est, que Furetière a eu souvent recours à Sorel, ces emprunts n'ajouteraient pas beaucoup à la réputation de notre auteur: il suffira de les constatert!. Nicodème,clamoureux universelb du Roman Bourgeois, « l’homme amphibie,» avocat le matin et courtisan le soir, et Javotte, la jolie quêteuse, qui trouve dans sa bourse
(1) Voici les principaux de ees emprunts faits au l'rancion el aux autres romans de Sorel: