EMPRÜUNTS DE MOLIÈRE A SOREL
sice fait bien établi, sur lequel nous reviendrons, ne devait nous conduire à une recherche plus importante.
Il n’en est pas de même pour Molière, qui a largement puisé dans le Francion, pour y prendre tantôt des mots ou des expressions isolées, tantôt des scènes tout entières. Commençons par les moins importants de ces emprunts, par des minuties qui sont nombreuses, et qui prouvent que Molière a souvent relu le roman. Quelquefois les traits comiques qu'il s’approprie appartiennent à Sorel : ainsi les petits-maitres ridiculisés dans le Francion s'écrient : « Que les charmes de votre rotonde sont puissants, que cette dentelle si bien retroussée a d'appas pour meurtrir un cœur 2!» Alceste reproduit ces expressions, quand il demande à Célimène ce qui l’a séduit dans Clitandre :
Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave Qu'il a gagné votre âme en faisant votre esclave ?
D'autres fois, Molière emprunte à Sorel des plaisanteries traditionnelles ; par exemple, la « compagnie des carabins sur mer, » commandée par Mascarilles, la « grande marmite d'enfer, » dont Arnolphe menace Agnès, la comparaison de lhéliotrope reprise par Thomas
(1) Sur cesimitations de Cyrano de Bergerac, voir le dernier chapitre. — Nous laisserons de côté les imitations assez nombreuses du Francion, qu'on pourrait relever dans les Recueils de contes du XVII° siècle. Ainsi le sieur d’Ouville (Elite des Contes du sieur d'Ouville) copie littéralement les aventures d’Hortensius dans son LAV° conte intitulé: Des plaisantes extravagances que fit un Pédant nommé Hortensius, régent au collège de Lisieux.
(2) Francion, livre V, p, 225.
(3) Francion, livre XI, p. 465. — Comparer dans les Curiosités françaises d'A. Oudin, p. 472, le Régiment du port au foin, idiolisme, la troupe des coupeurs de bourse ; — ibid., p. 72, Carabin de la Comète, idiotisme, filou, voleur.
(4) Francion, livre [, p. 23.
Diafoirus, tous ces traits viennent de Sorel, mais ils ne sont pas de son invention.
Voici encore une imitation du même genre dans les Femmes savantes :
Quand sur une personne on prétend se régler, C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler ; Et ce n’est point du tout la prendre pour modèle, Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle.
Ces vers reproduisent un passage du Francion. Sorel, s'adressant « aux mauvais singes » de Balzac, leur dit: « Ce style vous rend fort ridicules. Gardez-vous d'imiter les auteurs en ce qu'ils font de mal et d'impertinent: ce n’est pas imiter un homme de ne faire que tousser et cracher comme lJui.!» Malherbe? avait déjà dit, et plus crüment, la même chose que Sorel, et Malherbe lui-même ne faisait que répéter un vieux dicton, déjà cité dans un chapitre de la Défense ct illustration de la Langue française.
Les imitations sont encore plus visibles dans la pièce de Sganarelle. Quand le héros de Molière regrette sa làâcheté et menace après coup un galant téméraire :
Ah ! je devais du moins lui jeter son chapeau, Lui ruer quelque pierre ou crotter son manteau,
on se rappelle qu’en pareille occurence. un paysan du F'rancion s'adresse les mêmes reproches. Un autre trait du roman reparait un peu plus loin dans la même pièce. Un financier poltron fait répondre à un spadassin qui lui envoie un cartel: « Sans m'être battu, je lui demande la
(1) F'rancion, livre XI, p. 441. — Les Femmes savantes, Acte I, scène I.
(2) Tallemant, His. de Malherbe, t. 1, p.294. — La Défense, etc., livre 11, chap. 3, souvent citée.
(3) Sganarelle, scène XVI. — J'rancion, livre V, p. 332, cité par Aimé- Martin.
vie; il vaut mieux en faire ainsi et prévenir le mal que l’attendre. Il serait bien temps d’implorer sa merci quand il m'aurait bien blessé. » Ce petit discours du Francion peut avoir inspiré quelques vers du monologue de Sganarelle :
Quand j'aurai fait le brave, et qu’un fer, pour ma peine, M'aura d’un vilain coup transpercé la bedaine,
Que par la ville ira le bruit de mon trépas,
Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras 1?
Mais tout en laissant à Sorelle bénéfice de la priorité, il convient d'ajouter que lui-même n'avait fait que mettre en œuvre des proverbes populaires du temps. Le dictionnaire d'Antoine Oudin, qui cite ces proverbes en 1640 ?, à bien soin de lesdistinguerdeslocutions qui ne sont entrées dans la langue qu'après la publication du Francion, et grâce à lui. Il y à des rapprochements plus importants à faire. Ce ne sont pas seulement des mots, mais des idées heureuses que Sorel à fournis à Molière pour la comédie de l’Avare; avant lui il avait lu, corrigé et complété les Esprits de Larivey.
Dans le cours de ses pérégrinations, Francion entend parler d’un hobereau nommé du Buisson *, dont l’avarice aussi ingénieuse que sordide fait la terreur et la risée de ses vassaux etdeses domestiques. Ce tyranneau de village, ce gentilhomme vilain mérite une leçon, et Francion se
(4) Sganarelle, scène XVII. — Francion, livre V, p. 287, cilé par Despois. (Molière, tome Il, p. 198.)
(2) Curivsités françaises, par Antoine Oudin, 1640, in-8”, p. 82. — Si vous y revenes, je jellerai votre chapeau par la fenèlre, c’est une menace vulgaire d'un bon homme ou de quelque niais.» — Ibid., p. 438: «IL vaut mieux être pollron et vivre plus longtemps, idiotisme, il ne se faut pas hasarder facilement. » —- Ibid, p.26 : « Bains de Valentin, mauvaise farce; voyez le sujet de ceci dans le Francion, livre !. »
(3) lrancion, livre VII, p. 338 et suivantes.
promet de la lui infliger : il envahit sa maison avec une suite nombreuse, etse donne à lui pour un marquis de ses cousins. L'autre est bien obligé de le recevoir, car, s’il est avare, il tient à sa noblesse. il sait ce qu'ildoit à sa condition et à son rang. Le marquis à bon appétit, el n’est pas homme à se contenter du maigre ordinaire de céans ; illui faut de la volaille et du gibier, les fourneaux sont allumés tout le jour. Bon gré mal gré, du Buisson fait bonne chère à son hôte, et mange lui-même le plus qu'il peut pour profiter au moins deses dépenses. Ce diner offert par un Avare paysan ne rappelle-t-il pas celui d'Harpagon ? Il n’y manque que la belle sentence : « Ilfaut manger pour vivre... » Mais cette sentence, Molière l'a déjà entendu prononcer ailleurs, par le pédant Hortensius, dont il à suivi avec curiosité la plaisante métamorphose. L’avare pédant est transformé par l’amour, depuis qu'il a vu la coquette Frémonde ; ila acheté un miroir de six sous pour sa toilette, il change de linge tous les quinze jours, il se met en frais pour sa maitresse, lui offre le bal et la collation, lui adresse des déclarations enflammées : « O bel astre mignon, vous ne Connaissez pas que déjà vous êtes haut montée dessus lhorizon de laccompli ! » Aucun de ces détails ne sera perdu pour Molière, qui les réunira pour les renforcer l’un par l’autre. Comme du Buisson, Harpagon sera obligé de faire bonne chère à des étrangers, « grande merveille! » il sera amoureux comme Hortensius, mais non pas prodigue comme lui, et s'il offre un souper à sa maîtresse, ce sera un souper à deux fins. Il répétera les déclarations du vieux pédant, et appellera Marianne « bel astre, » les paroles ne coûtent rien ; mais là S’arrêtera la ressembiance. Si Harpagon devenait prodigue, l’unité du caractère y perdrait, tandis