L’AVARE DE SOREL
qu’elle gagne quand on voit comment « le chien de ladre reste ferme à toutes les attaques, » et comment l’amour lutte en vain contrela lésinerie dans ce vieux cœur desséché et racorni.
Le seigneur du Buisson aun fils et unefille qui le détestent : indifférent à leurs besoins, insensible à leurs peines, il a étouffé le respect et l'affection chez lui comme chez les autres. Son fils, qu'il tient de court, le vole tant qu’il peut, et emprunte aux usuriers. Ceux-ci lui vendent « de mauvaises étoffes fort chères. et lui font trouver un homme qui les lui rachète de leur argent même, si bien que tout retourne à leur boutique. » Molière reprendra cette idée quand il laura revue développée dans la Belle Pläideuse de Boïsrobert. Harpagon à, lui aussi, un ample magasin de hardes où il a soin de puiser, sans se douter qu’il va avoir affaire avec son propre fils.
Sorel a surtout insisté sur le rôle de la jeune fille qui est insignifiant chez Larivey. On sait seulement que son père, si riche, la fait travailler aux champs comme une servante ; on apprend son mariage au dénouement, mais elle ne paraît jamais elle-même et n’excite aucun intérêt. C’est à elle au contraire qu'on s'intéresse le plus chez Sorel comme chez Molière; car, en somme, un jeune homme se tire toujours d'affaire, et l’avarice paternelle ne nuit qu'à ses plaisirs; mais une jeune fille, seule, mal élevée, rudoyée, que deviendra-t-elle ? Molière n’a pas voulu mettre les choses au pis. L'intendant Valère qui s’est introduit frauduleusement dans la maison d'Harpagon, n’abuse pas de ses avantages : c'est un Tartuffe pour le bon motif. Elise a le droit de parler de « son innocente amour, » tandis que la fille de du Buisson, désolée de ce que son père refuse de la marier pour garder sa dot,
écoute le premier séducteur venu, le reçoit dans la maison paternelle etse livre à lui. Il y a là une scène tragi-comique, pour laquelle on est obligé de renvoyer au texte. C'est le quiproquo de la cassette, mais mis en action et singulièrement brutal.
Il fallait s'attendre à cet éclat avec Sorel, qui commet encore d’autres fautes. Au dénouement, l’avare du Buisson estcomplètementconverti par un beau sermon de Francion. Il marie sa fille avec le gentilhomme qui l'a séduite, et promet d'être plus généreux avec son fils; tout n'est pas bien qui finit trop bien. Il y a un autre contresens : Du Buisson est un avare marié. Se figure-t-on Harpagon autrement que veuf ? Il y a longtemps que sa femme est morte de privations, la malheureuse; si elle vivait, elle défendrait ses enfants, elle ne les abandonnerait pas comme la femme du seigneur du Buisson. Le récit inégal du l'r'ancion à besoin de nombreuses corrections, mais il contient aussi des données dont Molière a profité.
D'autres détails isolés de l’Avare sont encore empruntés à divers ouvrages de Sorel. À La Flèche qui le plaint d’être tombé entre les mains des usuriers. Cléante répond d'un ton dégagé : « Que veux-tu que j'y fasse? Voilà où les jeunes gens sontréduits par la maudite avarice des pères, et on s'étonne après cela que les fils souhaitent qu'ils meurent. » Cetrait sanglant, que Molière a repris dans don Juan, a déjà été indiqué par Sorel. Celui-ci a imaginé un catalogue de livres burlesques1, où figure : « l’'Abrégé de la Vie des Pères tant souhaité par plu-
(1) Ces livres imaginaires font partie de la Loterie nouvelle, qui précède presque immédiatement (dans le tome [ du Recueil en prose publié chez Serey, 1638) les Lois de la Galanterie: ecs dernières ont été certainement imitécs par Molière, Les deux pièces appartiennent à Sorel,