L'AVARE DE SOREL
sieurs, non pas celui de la vie des Pères ermites du désert, mais de quelques pères avares qui ont des enfants libertins auxquels il tarde trop que ceux qui les ont mis au monde s'en aillent en l'autre et les laissent jouir de leurs biens. »
D'un calembour Molière a tiré un trait de caractère ; à plus forte raison ne dédaigne-t-il pas des indications plus développées. Dans le roman du Berger extravagant, un valet, simple d'esprit, raconte comment il a quitté le service d’un médecin, qui par avarice faisait jeüner toute sa maison, bêtes et gens : « Si son mulet eût su parler, il se fût plaint de sa chicheté aussi bien que moi, car s’il devenait souvent malade, ce n’était que faute de bonne nourriture. Le médecin n’entrait presque pas dans une maison, qu'il n’y rompît de grands panneaux de natte pour porter en sortant à ce mulet qui n’avait pas quelquefois déjeuné à cinq heures du soir. Pour moi j'avais tant de pitié de la langueur du pauvre animal que je n’eus pas le cœur d’être davantage son gouverneur, voyant que j'avais plus de volonté que de pouvoir de lui bien faire ; je laissai donc là le médecin !. » Ce valet, qui aime tant ses bêtes, deviendra Maitre Jacques.
Nous trouverons encore, dans le même roman de Sorel, l’origine et l'explication de lexpression bizarre dont Molière s’est servi pour caractériser l’adresse de Frosine «qui marieraitle grand Turc et la République de Venise ?.»
(1) Berger extravagant, livre VIT, p. 124.
@) On a rapproché depuis longtemps de cette expression un passage de Rabelais, Pantagruel, livre LH, ch. 41: «Et te dis, Dandin, mon fils joli, que par cette méthode je pourrais paix mettre, ou ‘rêves pour le moins, entre le grand roi et les Vénitiens, entre l'Empereur et les Suisses, entre les Anglais et les Ecossais, entrele Pape et le Ferrarais? irai-je plus loin? entre le Turc et le Sophi, entre les Tartares ct les Moscovites. » Cette phrase de Rabelais n'éveille pas l'idée de mariage qui se trouve dans un passage analogue du Berger extravagani (livre X,
L'histoire de cette expression est assez compliquée; au contraire, c’est un proverbe vulgaire !, et bien connu du public du XVII: siècle, qui a inspiré l'amusant dialogue entre Harpagon et son cuisinier : « Dis-moi un peu, nous feras-tu bonne chère? — Oui, si vous me donnez bien de l'argent. » À chaque instant on remarque combien Molière connaît à fond toutes les ressources de la langue populaire : qu’il s’en serve ou qu'il les néglige ?, c’est toujours à Propos. ;
D’autres détails rappellent le long commerce qu'il a eu avec les Italiens ; il leur a emprunté le nom du valet La Merluche : et celui d'Harpagon *, bien que ce dernier nom se rencontre chez nous dès le X VIesiècle.On relèvera peutêtre encore d’autres rapprochements de ce genre, mais l'essentiel nous l’avons vu dans le Francion; nous y
p. 281.) Sorel se moque d'un écrivain (Balzac) qui envoie des lettres à tout le monde, et le suppose capable de toutes les audaces:
«Il ira présenter au grand Ture un livre delettres amoureuses pour lui apprendre à vaincre la rigueur de ses maîtresses qui doivent être la Perse, l'Allemagne et la Seigneurie de Venise, auxquelles il y a longtemps qu'il fait l'amour. »
(1) Curiosités françaises d'Ant. Oudin, 1640, p. 439 : « On ne fait pas de rien grasse porée, idiotisme, on ne fait pas bonne chère sans dépenser.
(2) Molière n’avait pas à employer le proverbe « Il n’est chère que de vilain,» c'est-à-dire que lorsqu'un avare se résout à donner un repas, il y met plus de profusion qu'un autre ; on devine aussi pourquoi Harpagon donne à son fils sa malédiction, et non sa «bénédiction de La main gauche,» idiotisme, malédiction, p. 39 dans les Curiosités d’Ant. Oudin.
(3) Nom de valet dans la comédie italienne. Dans la liste des personnages de la Sultana d'Andreini, Paris, 1622, figure Merluccio,servo di Tirenia.
(4) Molière à trouvé, comme on le sait, le nom d’Harpagon dans l’Emilia de Groto, imitée dans l’Efourdi. Le romancier Jean'des Gouttes avait déjà appliqué ce nom à un pirate sarrasin, campé aux environs de Toulon, lequelinfesta la Provence « pendant 40 ans.» (Histoire de Philandreet de Passerose, Lyon, Jean de Tournes 1544, in-8°, chapitre X, p. 63 et67: « Comment, à la requête de la déloyale Diane, Harpagon, un pirate de mer, vint assaillir le gentilhomme et ses compagnons).
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