LA DATE DES PRÉCIEUSES RIDICULES
avons trouvé non pas seulement des traits isolés, mais une composition vraiment originale. Un avare riche et noble, ayant un grand train de maison, partagé entre les exigences de sa passion et celles de sa situation, condamnant son fils à la débauche, à la dépense sotte, et sa fille à l’inconduite, forçant presque ses enfants à désirer sa mort, voilà ce que Sorel nous a montré, avec moins d'art que Molière, mais avant lui.
Les emprunts pour l'Avare sont directs, manifestes ; entre les Précieuses ridicules et le Francion le lien est très faible, mais il convient de ne pas le négliger. Ici se présente, en effet, un point obscur entre tous dans l’histoire de Molière. On sait que la date des Précieuses 7r'idicules est incertaine, et qu'il est impossible de la déterminer, en s’en rapportant aux seules déclarations de La Grange !. Les Précieuses ont-elles été représentées pour la première fois en province, ou à Paris ; en 1654, en 1656,
(1) Dans la Notice des Précieuses Ridicules (Molière, t. IT, p. 25 à 28), Despois conteste que Molière ait rien emprunté à Chappuzeau et admet la date de 1639 comme certaine, en s'appuyant sur le témoignage de La Grange, lequel dit dans la Préface de l'édition de Molière de 1682: « En 1659 M. de Molière fit la comédie des Précieuses Ridicules.» Mais, objecte M. Paul Mesnard (Biographie de Molière, tome X, p. 185, 187), dans le Registre du même La Grange, à la date du 18 novembre 1659, les Précieuses sont nommées «troisième piècenouvelle de M. Molière. » Ces mots désignent comme également nouveaux l’Etourdi et le Dépit. amoureux ; dès lors, le mot rouveau n’a plus un sens absolu. Si lon pense que La Grange, dans son Xegistre,aregardé la pièce des Précieuses comme nouvelle, par la seule raison qu’elle a été remaniée, la même explication de la phrase de la Préface sera-t-elle moins plausible pour les Précieuses ? Une comédie waurait été tenue pour faite, que du jour où elle aurait reçu sa forme définitive. Or il est certain, d'après le Récit de la Farce des Précieuses de M'" des Jardins, que nous n'avons pas la première forme des Précieuses. La question de savoir si le texte remanié par Molière aété écrit à Paris ou en province reste donc obscure. — Nous avons résumé les areuments de M. P. Mesnard, en employant, autant que possible, ses propres expressions, C’est sur cette argumentation, et sur celle de Despois, que va porter la discussion.
ou en 1659 ? La réponse à cette question serait facilitée, si l’on pouvait déterminer avec précision les sources où Molière a puisé. Nous nous proposons d'établir un peu plus loin que Molière s’est visiblemeut servi, pour cette pièce, d’un opuscule de Sorel, publié en 1658 seulement. Pour le moment nous nous bornerons à rappeler la ressemblance de l'intrigue des Précieuses avec celle d’une comédie de Chappuzeau, qui est elle-même imitée du Francion, et dont nous connaissons la date. Le Cercle des Femmes, en prose !, de Chappuzeau est de 1656. Ce double rapprochement permettra de fixer la date des Précieuses ridicules.
Constatons d’abord que Molière a très bien pu lire le petit livre de Chappuzeau en province. Nous ne possédons plus du Cercle des Femmes qu'une édition de 1663 >; mais le bibliographe Beauchamps, dans ses Recherches sur" les théâtres, en décrit une de 1661; l'édition de 1663 elle-même a un permis d'imprimer daté de 1656, et les termes de ce permis prouvent que le livret de Chappuzeau à dù être imprimé à Lyon dans le courant de l’année 1656 3. Il se peut done que Molière en ait pris
(1) On sait que Chappuzeau a écrit deux pièces différentes, toutes deux inlitulées le Cercle des femmes. L'une, en prose, que nous croyons la première en date, fait partie d’un livret intitulé Entretiens comiques, etc., qui a dû être publié en 1656, à Lyon, comme nous essayons de l’établir plus loin. L'autre, en vers, est une traduction libre de la première; elle a été publiée à Paris en 1661. Voir la Notice des Précieuses ridicules d'E. Despois, tome Il, p. 29, note a.
(2) Le Cercle des Femmes, entretiens comiques, etc., par Chapuzeau (sic), imprimé à Lyon, et se vend chez Charles Cabry, place de Sorbonne, près les classes, 1663, avec permission. (Bibl. de l’Arsenal. B. L. Recueil factice, in-12, 9735).
(3) Permission: « Je n'empêche l'impression du livre intitulé le Cercle des femmes, composé par le sieur Chapuzeau, être faite par Michel Duhan, marchand libraire de cette ville, avec les défenses en tel cas requises. Fait ce 25 avril 1656. Signé : Bollioud-Mermet. — Soit fait conformément aux conclusions du procureur du Roi, le jour et