EMPRUNTS DE CHAPPUZEAU À SOREL
n'existe pas: Chappuzeau l’a prise dans le Francion de Sorel, comme il est facile de le prouver!.
Lorsque la coquette Frémonde s’est assez longtemps jouée du pédant Hortensius, ellele prévient, pour se débarrasser de lui, qu’elle n’épousera jamais qu’un gentilhomme d'épée. Aussitôt Hortensius de prendre l’épée et de quitter la soutane ; pour les titres de noblesse, il ira les chercher dans son pays, ou même moins loin. Un vieillard de son village est de passage à Paris ; il le supplie de venir témoigner que son père, un ancien « goujat» devenu berger, a toujours tenu au pays le rang de gentilhomme; il lui dicte des réponses ambiguës qui lui permettront de le servir sans trahir la vérité, et l’entraîne chez Frémonde. Alors commence un interrogatoire burlesque, dirigé par un avocat, parent dela jeune fille 2 : — Le père de Monsieur était-ilzentilhomme, a-t-il été à la guerre? — Oui, je vous en assure. — Portait-il l’épée comme marque de ‘sa condition ? — Je ne l’ai jamais vu sans quelque ferrement. — Allait-il à la chasse, avait-il des chiens ? -— Un chien ? sans doute, réplique le bonhomme ; mais pressé de questions imprévues, et incapable de mentir, il finit par avouer que c'était un chien de berger. À ces mots, l'avocat éclate de rire, Frémonde fait à Hortensius « une moue de deux pouces et demi, » et l’assure qu’il peut bien chercher fortune ailleurs.
comédiens italiens avaient déjà tiré parti de cette analogie. Une pièce jouée par eux, le 10 janvier 1674, le Baron de Faæneste (analysée par Desboulmiers, Hist. du Th. italien, tome |, p. 113) n'est autre chose qu'un pot-pourri du roman d’Aubiené et de toutes les comédies
de Molière, avec les Précieuses ridicules et le dénouement du Cercle des femmes en prose, comme bouquet.
(1) C'est encore une raison pour que Chappuzeau n'ait rien dit au sujet des Précieuses ridicules. Il aurait eu mauvaise grâce à se plaindre, en voyant reprendre par Molière l'idée qu'il avait prise lui-même à Erasme, il l'avoue, et aussi à Sorel, qu'il passe sous silence.
(2) Francion, livre IV, page 165.
Quelques-unes de ces équivoques sont déjà dans le Colloque d'Erasme 1 où Sorel avait puisé avant Chappuzeau, mais ce colloque n’a rien de dramatique. Le rustre, qu’un vieux courtisan veut transformer en gentilhomme, écoute, bouche bée, ses instructions : il n’a garde de les mettre à profit, il est trop sot pours’attirer une mésaventure comique comme-celle du Francion,oun pour en attirer une à d’autres, comme dans le Cercle des Femmes.C'est donc Sorel qui à appris à Chappuzeau comment on pouvait mettre le Colloque d'Erasme en action, c’est Sorel qui lui a fourni le rôle du pédant Hortense et celui de la jeune femme, et qui lui a permis de donner, à son tour, uneidée heureuse à Molière.
Résumons ce qui précède. Si l’on admet, comme nous avons essayé de le prouver, que Molière a pris l'intrigue de sa petite pièce dans le Cercle des Femmes imprimé au plus tôt en 1656, la représentation des Précieuses est déjà rejetée à la fin de cette même année ; mais on verra plus loin qu'il est impossible de s’en tenir à cette date. Dans les Précieuses ridicules, le rôle principal est celui de Mascariile sans lequel la pièce n’existerait pas. Or, les répliques de Mascarille sont inspirées directement — et quelquefois littéralement — par un petit ouvrage de Sorel, intitulé les Lois de la Galanterie, dont l’achevé d’imprimer est du mois de mai 1658. En constatant ces emprunts indéniables, et plus importants que les précédents, on sera encore obligé de reculer la composition des Pr'écieuses ridicules, et l’on sera ramené nécessairement, pour la première représenta ‘ion, à la date classique du 18 novembre 1659. Tel est le but et l'intérêt véritable de ces recherches, qui seront reprises en leur lieu ?.
(1) Erasme, Colloques, Amsterdam, Wetstein, 1750, in-16, page 408,
« Ementila nobilitas. »
(2) Voir plus loin le chapitre des Jeux d'esprit des précieux.
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LES PROJETS DE SOREL {nl
Revenons maintenant à Sorel et à ses projets. Le Francion avait été une protestation contre la littérature romanesque ; c'était la revanche de l'esprit gaulois sur le bel esprit. Pourquoi donc Sorel, le malin observateur, ne s'est-il pas hâté d'écrire d’autres œuvres du même genre, pourquoi s'est-il arrèté au milieu de son succès ? Probablement parce qu’il s'était fait trop d’ennemis. Le succès de Francion était un succès de scandale dont Sorel cherchait presque à s’excuser : « Jamais, écrivait-il, les honnêtes gens ne se scandaliseront pour voir que l’on s’adonne à quelques pièces récréatives, parmi des ouvrages sérieux. Toutefois ilest certain que la plupart des hommes sont si stupides qu'ils ne peuvent considérer ceci, et que si un brave homme à fait quelque chose de facétieux, ils l’estiment moins qu'un hypocrite, qui fait des livres de dévotion, pour se faire croire homme de bien et attraper des bénéfices, ou qu’un esprit vain et sot qui compose des livres de morale et de politique, afin de faire l’homme d'Etat et le personnage d'importance, quoique toutes ces sortes d'ouvrages ne soient que des redites de ce qui est ailleurs ; et l’on ne considère pas qu’une bonne satire valait encore bien mieux en ces temps-ci, et qu’il était bien plus malaisé d'y réussir !. »
Ces lignes nous expliquent pourquoi l’auteur du Francionn'estpaspressé depublierdenouvelles Zistoires comiques. C’est une belle chose que le ridicule; avec lui on tue quelquefois les autres, mais on se blesse plus souvent soi-même, et l’on ne passe jamais pour un écrivain d'importance. Telle est cependant l'ambition de Sorel, qui ne renonce pas à discréditer lesromans romanesques, mais qui veut essayer d’autres moyens. Dès 1625 ilécrit un récit quelconque, simple prétexte pour critiquer le style et les
(1) Sorel, Avertissement de la Science universelle, 1635.
inventions monotones de ses confrères. Le nouveau livre, intitulé l'Orphyse de Chrysante, n’était plus aussi gai que le Francion; il était même si sérieux et si embrouillé, qu'un docte Allemand crut y deviner des recherches sur la pierre philosophale, et vintexprès à Paris, pour en conférer avec l’auteur t. La pensée de Sorel n'avait pas été comprise; n'importe, l’année suivante il revient à la charge, et fait signer par un de ses amis, le chanoine Fancan?, une longue diatribe intitulée le Zombeau des Romans 3. IIS s'étaient mis à trois, Fancan, le comte de Cramail et Sorel, pour écrire un sermon ennuyeux ; chacun d'eux, plus tard, revendiqua l'ouvrage comme sien ; mais l’auteur principal vit bien qu'il ne pouvait compter que sur luimême. et qu'il lui fallait encore une fois changer de tactique, combattre les romans par leurs propres armes, par l'imagination et par la fantaisie, et non plus par l'ennui. Il prit bientôt sa revanche. D’Urfé était mort en 1625. laissant à son secrétaire Baro le soin de continuer son roman. La cinquième partie et conclusion de l'Astrée parut en 1627. Aussitôt Sorel, jugeant l'occasion favorabie, publia le Berger extravagant, où parmi des fantaisies amoureuses, on voit les impertinences des romans ct de la poésie.
(1) Cité par l'abbé d’Aubignac, Conférences académiques, p. 209.
(2) Fancan, dit Langlois, chanoine de Saint-Honoré, auteur de la Chronique des favoris (Bibl. hist. du P. Le Long, tome II, n° 21,186). Ses pamphlets inquiétèrent souvent Richelieu, qui finit par l'envoyer à la Bastille. (Mém. de Richelieu, Coll. Michaud, p. 452).
(3) Les diatribes du Tombeau des romans reparaîtront plus d'une fois dans le Berger extravagant. Sorel lui-même dit que son nouveau livre sera « le tombeau des romans et de la poésie. » Préface du Berger extravagant. — Le comte de Cramail dut lire la parodie de Sorel avec plaisir, Car il était un des rares contemporains qui n’aimaient point le roman d'Urfé, bien que celui-ci l'eùt personnifié dans le rôle du brillant Hylas. Les Jeux de l'inconnu cet les Pensées du Solitaire du
comte de Cramail contiennent plus d'une critique de l’Astrée, « cet avorton de l'esprit. »
Le Berger extravagant, satire générale des romans et de la poésie. — Défaut du livre de Sorel: au lieu de borner ses attaques à l'Astrée, il parodie tous les romans du XVIIe siècle. — Analyse et appréciation du Berger extravagant. — Les emprunts de Molière pour Sganarelle, le Misanthrope, le Bourgeois gentilhomme, le Remerciment au Roi et les Fâcheux.
Les Remarques ou le commentaire du Berger exlravagant: utilité, de ces Remarques. — Les théories littéraires de Sorel. — La critique des mots nouveaux. — La critique du langage de la galanterie. — La critique de la poésie. — Les boutades de Sorel sur la poésie et les pensées analogues de Pascal. — La critique de la mythologie. — Sorel imite, avant Scarron, les Espagnols et les Italiens, et fait des pièces burlesques dès 1627. — Le Banquet des dieux, les Amours de Fénus, l'Enlèvement de Proserpine, Orphée aux enfers. — Sorel combat la mythologie au nom de la science et de la religion chrétienne. — La querelle des anciens et des modernes en 4627. — Conclusion.
« Je ne puis plus souffrir qu'il y aitdes hommes si sots que de croire que par leurs romans, leurs poésies et leurs autres ouvrages inutiles, ils méritent d'être au rang des beaux esprits ; il y à tant de qualités à acquérir, avant que d'en venir là, que quand ils seraient tous fondus ensemble, on n’en pourrait pas faire un personnage aussi parfait, qu'ils se croient être chacun... Qu'on regarde ces écrivains, l’on les trouvera vicieux, insupportables pour leur vanité, et si dépourvus de sens commun, que des gens de métier leur apprendraient à vivre. Tout leur savoir ne git qu'en septou huit pointes dont l'on s’estservi si souvent
qu'elles sont toutes émousstes, et en trois ou quatre maximes frivoles sur le langage, dont ils nous voudraient quasi faire une cabale aussi mystérieuse que celle des Rabbins. Que si l’on les met hors de là, et l’on traite avec eux de quelque affaire du monde, ils sont plus étourdis que si on les avait transportés en une région étrange, et font paraître que ce serait bien fait de les chasser des villes comme l’on retranche les superfluités du corpst{. » Quels écrivains visait Sorel? Allait-il se battre contre des moulins à vent ? Aurait-il mieux fait d'écrire cette parodie quelque trente ans plus tard, au temps de la Calprenède et de Mlle de Scudéry ? Les contemporains n'étaient pas de cet avis, quand ils voyaient, tous les dimanches, les portes des églises couvertes par les annonces des romans nouveaux ?. Les ouvrages de cette espèce étaient si nombreux qu'un partisan proposait d'établir sur eux un impôt lucratif, et que l’évêque Camus écrivait à son tour: «L'entreprise que j'ai faite de contrelutter ou plutôt de contrebutter contre ces livres frivoles ou dangereux, qui s’enveloppent sous ce nom de romans, demanderait, ou les mains queles fables attribuent à Briarée, ou les forces que les poètes donnent à Hercule : les mains de ce géant pour manier autant de plumes, etla vigueur de ce héros pour soutenir un travail si pénible... Quand je vois cet arbre malencontreux que je m’essaye de couper, poussant d'autant plus de rejetons, que plus je le retranche, et faire comme la vigne qui ne jette jamais tant de pampres que quand elle est taillée, c’est ce qui me
(1) Préface du Berger ertravagant. Toutes nos citations sont prises dans Fédition publiée à Rouen, chez Jean Berthelin, 1646, édition conforme à la première, qui est de 1627-1628.
(2) Francion, livre XI, p. 450.
(3) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 134,