LE ROMAN AU XVII* SIÈCLE
fait appréhender un malheur pareil à celui des Danaïdes, ou une peine semblable à celle de Sisyphe.....! » Avec des moyens différents, Sorel poursuit la même entreprise que Camus. Voyons donc quels sont leurs ennemis communs. Tous les romans composés depuis le commencement du dix-septième siècle vont figurer dans le Berger extravagant, Sans compter les romans du seizième siècle, qui conservent et conserveront longtemps encore des lecteurs?2. Une revue rapide de ces livres montrera que lhistoire du roman n’est qu'un perpétuel recommencement, et que les mêmes genres se disputent tour à tour la faveur du public.
Les romans de bergerie avaient fleuri à la fin du XVIe siècle, en pleine guerre civile ; la paix venue, ils passèrent de mode et cédérent la place aux récits belliqueux de Nervèze 3 et de Des Escuteaux. Le plus connu des romanciers pastoraux, l’insipide Olenix de Montsacré, se sentit si délaissé du public, qu'il entreprit une histoire des Tures. Les habitants du Forez eux-mêmes, si passionnés jadis
(4) Camus, Préface des Évènements singuliers, Paris, 1631, in-8°,
(2) Les allusions à l’'Amadis ne se comptent pas dans les Lettres de Voiture; Mademoiselle Paulet est surnommée l'Infante déterminée comme Floride, l'héroïne d'un long roman de Béroalde de Verville. Au dire de Balzac (Œuvres complètes, 1665, tome II, p. 634), les provinciaux « en deçà de la Loire » préfèreront longiemps les Bergeries de Julictte d’Olenix de Montsacré à l'Aslrée.
(3) Nervèze nous donne lui-même la raison de ce changement: les jeunes courtisans s’ennuicnt pendant les longues années de paix du règne de Henri IV. — (Les Aventures querrières et amoureuses de Léandre, par le sicur de Nervèze, 1613, dédiées au marquis de Rosny, fils de Sully). — « Monsieur, il vous faut souffrir ce déplaisir d'être venu trop tard pour vous trouver dans les armées, et vous contenter de l'espoir que votre âge vous donne de vous faire voir assez d'occasions pour exercer votre courage. Cependant vous pouvez flatter ce regret généreux dans vos exercices ordinaires, et si la leclure des faits mémorables des guerriers peut autant contenter votre rare esprit qu’attiser vos beaux feux, je vous offre de quoi l'exercer doucement en cette suite des Aventures de Léandre. »°
pour les bergeries{, s’en moquaient maintenant et ne faisaient plus que des pastorales burlesques?. Alors ce genre, qui semblait épuisé, reprit un nouvel éclat : où des écrivains de profession avaient échoué, un homme de guerre devait réussir, mettre dans son livre tout son esprit et tout son cœur, sa science du monde, l'amour de son pays natal, le souvenir des passions de sa jeunesse, les rèves de sa génération lassée de luttes stériles. et de tout cela faire une œuvre pleine de douceur.
Sorel remarque que chez tous les romanciers, prédécesseurs de d'Urfé, «les entretiens des dames etdes seigneurs n'étaient pas fort subtils 3.» Au contraire, c'est à son beau style et à ses longues conversations que l’Astrée doit son succès. Elle n’est point faite pour les vieux capitaines qui se sontretirés dans leurs terres#, mais pour les jeunes courtisans qui vont se presser dansles ruelles. Ceux-ci se soucient peu de l’érudition, très réelle, que l'auteur à employée à restituer les mœurs des Gaulois et des Franes 5:
(1) A part Olenix de Montsacré, qui est originaire du Maine, presque tous les auteurs de bergeries du XVI: siècle sont des Forésiens comme le sieur du Croset, auteur de la Philocalie, Lyon, 1593 : Favre, auteur de la Bergère Uranie, Paris, 1595; le frère d'Honoré d'Urfé qui écrit également une Philuculie, ete.
(2) Le Ballet en langage forésien de trois bergers se qaussant des amoureux qui nomment leur maitresse leur doux souvenir, leur belle pensée, ete., inséré dans la Gaxette française, par M. Allard, lorésien, Paris, 1605, in-8".
(3) Sorel, Bibliothèque française, 1664, p. 159.
(4) Exeepter l'histoire d’Alcippe, père de Céladon (4strée, 1" partie, livre I).
(5) D'Urté, élevé comme Sylvandre, un de ses héros, dans les écoles des Massiliens, avait la science d’un homme du XVl':siècle. De plus» comme nous l’apprend Huet (Lettre à Mile de Scudéry du 13 dée. 1699), il eut soin de demander « des mémoires sur les antiquilés gauloises » au grand druide Adamas, c'est-à-dire au célèbre jurisconsulle Jean Papon, lieutenaut général de Montbrison. Les deux amis dépensèrent un grand luxe d'érudition, non-seulement dans les épisodes développés, (Exposition détaillée de la mythologie gauloise,