‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 47 sur 176 · L'INFLUENCE DE L'ASTRÉE · texte numérisé non relu

L'INFLUENCE DE L'ASTRÉE

ils se cherchent eux-mêmes dans ce livre, et n’ont pas de: peine à y retrouver leur histoire allégorique, et même leurs portraits. Regardez les gravures, ces cavaliers à fine

La

moustache qui jouent de la musette, ces courtisans qui portent sur leur justaucorps un bissac brodé, ces bergères couvertes de perles et de diamants, qui se promènent dans de beaux jardins, au milieu de plates-bandes émaillées de dessins réguliers, avec, dans le fond, quelque royal palais comme le Luxembourg !. Un graveur aura même

Astrée, I° partie, livre VIN. — Revue de tous les rois de la Gaule depuis. Samothès et Francus jusqu’à Childérie,(tbid., HI° partie, livre IT), mais encore dans les plus petits détails, dans la numération et dans le choix des noms propres. Ainsi les noms d’Astrée et de Galatée sont-ceux d'anciennes divivités gauloises, au dire de Plutarque et de Diodore de Sicile. Les héros de l’Astrée comptent le temps par lunes, les jeunes filles en fleur d'âge ont un demi-siècle, les vieux mires ont deux ou trois siècles, suivant l'usage des Gaulois qui faisaient les siècles de trente ans (4strée, Il partie, livre I).

Jean Papon et d'Urfé ont pu trouver une partie de ces renseienements dans les ouvrages spéciaux de Picard (De prisrà Cellopaediä libriquinque, Paris, David, 1556, in-4°),qui soutient comme eux que la Gaule élait civilisée avant la Grèce, et dans les livres de Noël Talepied et de Forcadel. Pourtant les recueils de seconde main ne-leur ont pas suffi, ils ont eu recours directement aux livres des anciens et aux histoires particulières des villes. Ainsi Hylas arrive à Lyon « le jour où le peuple célèbre le rétablissement de la ville, sous Néron, après que le feu du ciel l'eut consumée en une nuit.» (Astrée, Il° partie, livre IV). Ailleurs (4strée, Il° partie, livre XIL), deux amis malheureux demandent, par lettre, au sénat de Marseille, la permission de mettre fin à leurs jours. Cet usage bizarre du suicide légal est attesté par le seul Valère Maxime. Tous ces fails témoignent d’une érudition considérable qui fléchit sur un seul point, et probablement par une affeclalion voulue, à la cavalière : d'Urfé a dédaigné de consulter les nombreux traités du XYI° siècle sur la tactique des Frances et des Gaulois. Les sièges el les batailles de l’'Astrée, œuvre d'un soldat, ne valent pas, en eflet, la bataille des Martyrs de Châteaubriand.

(1) Voir les portraits des personnages de l’Asérée, par Mariette et le Blond (Cabinet des estampes, collection Hennin, vol. XXVII; ibid, Collection de l’abbé de Marolles, vol. XXIV, Ed, gravures de lAstrée par les frères Rabel et par Masne). — Au milieu de ces costumes de fantaisie, on trouve souvent les vrais costumes du temps. Un joli

l'idée de représenter sous ce costume de bergère toutes les reines de l’Europe, jeunes ou vieilles, belles ou laidesf. Tout un siècle lira avec délices le roman de M. d'Urfé; les ballets, les fêtes, les mascarades, le théâtre et même quelquefois les sermons ?, tout s’inspirera &e l’Astrée, et personne, sinon Monsieur Jourdain, ne s’avisera de dire : « Pourquoi toujours des bergers? On ne voit que cela partout.» En 1668, la Gazette, nouvellement fondée par Mayolas, donnera à ses lecteurs un feuilleton, le plus ancien sans doute de tous les feuilletons ; c’est un roman pastoral, en vers et par lettres, qui dure des années 3.

Le public était encore moins pressé au commencement du siècle. L’Astrée avait paru à de longs intervalles habilement ménagés, et personne ne savait, au bout de treize ans et de quatre volumes, si Céladon se réconcilierait avec sa bergère. La longueur même et la durée du chef-d'œuvre défiaient toute concurrence ; il y eut très peu de romans pastoraux * écrits sur ce modèle. Par contre, l’Astrée laissait vivre à côté d'elle toutes les autres variétés du roman : les romans de bergerie et de chevalerie espagnols,

mousquelaire, en grosses bottes, contemple curieusement les ébats du dieu de la rivière de Sorgue, entouré de ses Naïades, comme le Rhin de Boileau.

(1) Les vrais portraits de quelques-unes des daines de la chrétienté, Amsterdam, in-4, 1640-1641, par Crispin de Pas, qui a fait aussi les gravures du Berger extravagunt.

(2) Tallemant, Historiette de Camus, tome IV, p. 148.

(3) Lettres de Mayolas. Chaque feuilleton se compose d’uneletire du berger et de la réponse de la bergère, disposées en regard l’une de l’autre : en têle un titre qui résume les deux lettres. Pour le premier feuilleton on lit d'un côté: Offre de service ; en face, Rebut, Le roman commencé en 1668 n’est pas fini en 1672, date où le journal! disparaît. C'est probablement de ce feuilleton qu'est venue la locution familière: Réponse du berger à la bergère.

(4) On en trouverait difficilement plus d’une demi-douzaine, Un de ces romans est intitulé la Fille d'Astrée, comme il y aura plus tard une lille du Cid,

DÉFAULS DE BERGER EXLCRAVAGANT 119

si goùtés en France, qu'en 1609 on imprime contre eux. à Paris, une parodie dans leur langue ! : les romans picaresques, les romans anglais et italiens, les romans grecs de antiquité, traduits et imités comme des œuvres modernes, les romans latins de Barclay et de ses disciples, les romans édifiants de Camus, les romans mythologiques de Gombauld, de la Serre et de Gomberville, les romans tragicomiques de d’Audiguier ; nous en passons et des pires. Teis étaient, d'Urfé en tête, les innombrables ennemis contre lesquels Sorel partit en guerre: il n’en omit aucun, et les attaqua et les parodia tous, l’un après l’autre.

C'était une faute, comme Camus le lui disait bien: « ramasser toutes les folies des romans, c'était combattre contre l’air », faire une œuvre diffuse. Il aurait pu négliger tous les auteurs secondaires, les laisser mourir de leur belle mort, si trompeuse et si courte qu'elle dut être. Corneille n’a-il ‘pas écrit en 1635, quelques années après la publication du Berger extravagant :

Mais on ne parle plus qu’on fasse des romans... J'ai vu que notre peuple en était idolâtre?.

L’Astrée, qui seule devait rester debout, méritait seule les honneurs d'une parodie. Mais un adversaire unique n’eût pas suffi à un homme tel que Sorel, avide de luttes, enivré de sciences, encyclopédie vivante, capable, s’il eut

(1) La Chrysélie de Lidacéli, fameuse et véritable histoire, pleine de divers événements d'amour et de guerre, avec d'agréables digressions d'enchantements et de conversations pastorales, par le capitaine Phlegethon, de la société comique des Enflanmés, Paris, 1609, in-8".

(2) La galerie du Pulais,acte T, scène VI.— La remarque de Corneille est exacte. La publication de l'interminable roman de Polerandre, commencée en 1632, ne sera continuée qu'en 1637. Gomberville reprend les procédés des romanciers du XVI" siècle et imite Béroalde de Verville. Les amours de Polexandre et de la princesse de l'Ile invisible ne sont qu'une copie de la 4 partie des Aventures de Floride.

vécu quelques siècles plus tôt, de continuer le Roman de la Rose, et de le faire plus long qu’il ne nous est parvenu. Non-seulement il attaque tous les romanciers et critique du même coup le méchant style et le langage affecté de ses contemporains, mais il en veut à tous les poètes depuis Homère jusqu’à Ronsard, il en veut à la poésie même et à la mythologie. Remercions-le de n'avoir pas fait par surcroît, comme il le promettait, la critique de tous les systèmes de philosophie, anciens et modernes. Toutes ces diatribes, tantôt rejetées à la fin du livre dans un long commentaire, tantôt mêlées au texte, ne sont pas sans intérêt pour l’histoire littéraire du temps ; mais elle sont singulièrement confuses et enchevêtrées l’une dans l’autre. Il y à de tout dans le Berger eætravagant ; il y à même un joli roman, qu'il faut se donner la peine d’en extraire. Si on laisse provisoirement de côté le commentaire et les épisodes burlesquesinintelligibles sanslui, sil’on supprime ou si l’on restreint la parodie de livres sans intérêt pour nous, ii reste une agréable satire de la pastorale, qui peut se lire, même après le Don Quichotte. Au lieu du noble hidalgo de la Manche, qui promène dans toute l'Espagne sa folie héroïque, et qui trouve des ducs pour le mystifier, on verra un petit bourgeois parisien essayer, sur la foi des romans, de mener la vie pastorale, et servir de jouet à quelques hobereaux champenois, les compatriotes de Sorel. Ce n’est plus un livre à hautes visées, la satire de toute une littérature, de toute une nation et même de tout l’homme, mais un récit rustique et familier, un peu long, mais souvent plein d’esprit et de naturel. La meilleure façon de le louer, ce sera de le citer largement.

Ce début n'est-il pas joli ? « Paissez, paissez librement, chères brebis, mes fidèles compagnes: la Déité que j'adore

a entrepris de ramener dedans ces lieux la félicité des premiers siècles, et l'Amour même qui la respecte se met l’are en main à l'entrée des bois et des cavernes pour tuer les loups qui voudraient vous assaillir. Tout ce qui est en la nature adore Charite. Le soleil, trouvant qu’elle nous donne plus de clarté que lui, n’a plus que faire sur notre horizon, et ce n’est plus que pour la voir qu’il y revient. Mais retourne-t’'en, bel astre, si tu ne veux qu’elle te fasse éclipser pour apprèter à rire aux hommes. Ne reche”che point ta honte et ton infortune, et te plongeant dedans le lit que te prépare Amphitrite, va dormir au bruit de ses ondes.

Ce sont les paroles qui furent ouïes un matin de ceux qui les purent entendre, sur la rive de la Seine en une prairie proche de Saint-Cloud. Celui qui les proférait chassait devant soi une demi douzaine de brebis galeuses, qui n'étaient que le rebut des bouchers de Poissy. Mais si son troupeau était mal en point, son habit était si leste en récompense, que l’on voyait bien que c'était là un berger de réputation. Il avait un chapeau de paille dont le bord était retroussé, une roupille et un haut-de-chausse de tabis blanc, un bas de soie gris de perle, et des souliers blancs avec des nœuds de taffetas vert. Il portait en écharpe une panetière de peau de fouine, et tenait une houlette aussi bien peinte que le bâton d’un maître de cérémonies, de sorte qu'avec tout cet équipage il était fait à peu près comme Bellerose, lorsqu'il va représenter Myrtil à Ia pastorale du Berger fidèle. Ses cheveux étaient un peu plus blonds que roux, mais frisés naturellement en tant d’anneaux qu'ils montraient la sécheresse de sa tôte, et son visage avait quelques traits, qui l’eussent fait paraître assez agréable, si son nez pointu et ses veux gris à demi

retournés et tout enfoncés ne l’eussent rendu affreux, montrant à ceux qui s’entendaient à la physionomie, que sa cervelle n’était pas des mieux faites. »

Un Parisien, le seigneur Anselme, observe cet étrange berger avec plus d'attention qu'il ne lui en aurait accordé quelques années plus tard. Bientôt les bergers extravagants ne seront plus si rares à Paris même ; toute la cour défilera dans les jardins de Nicolas des Yveteaux, pour voir l’ancien précepteur du Dauphin, travesti en Céladon, muni d'une houlette et même d’une bergère !. En attendant, le seigneur Anselme croit avoir affaire à un comédien qui répète ses rôles, et il s'approche de lui pour engager la conversation. Le berger ne demande qu'à raconter ses amours. Il s'appelle Louis, et sa maitresse Catherine ; mais ila changé ces noms vulgaires en Lysiset en Charite. C’est à Paris, « cet abrégé du monde », qu’il a rencontré « cette unique merveille. » « Elle demeurait vers le quartier Saint-Honoré et non pas sans raison, puisqu'elle était honorée de tout le monde ?. » Lysis, bravant les regards malicieux des voisins, «passait plus de dix fois en une après-dinée devant le temple de cette déesse », mais à la fin il a été heureux de la voir partir pour la campagne, où il espère la rencontrer plus souvent et l’adorer de plus près.

(1) L'impression du Berger extravagant était achevée dansles premiers mois de l’année 1628. Les extravagances de des Yveteaux n’ont commencé qu'à la fin de 1628, « vers la prise de la Rochelle », dit Tallemant ({istorietle de des Yveteaux, t.T, p.348 et suivantes). Le bonhomme des Yvelcaux n'a donc pu servir de modèle à Sorel, mais plus tard il fut souvent appelé par les contemporains le Berger extravagant ou le Pastor fido.

(2) € A la cour les turlupins restèrent. » Comparer Molière, Critique de l'École des femmes, scène I. « La jolie façon de plaisanter pour des courtisans, et qu'un homme montre d'esprit quand il vient vous dire : Madame, vous êtes dans la place Royale ct tout Ie monde vous voit de trois licues de Paris, car chacun vous voit de bon œil, à cause que Boineuil est un village à trois lieues d'ici, »

A force de questions, Anselme finit par comprendre que Charite est la servante d’une riche Parisienne, en villégiature à Saint-Cloud. Il promet à Lysis de lui peindre un portrait merveilleux de sa maitresse, et il ne sait comment se dérober à ses effusions, quand un homme accourt à eux, tout essoufflé, et demande « qu’on l’aide par charité » à ramener son pupille jusqu'à Saint-Cloud. Celui-ci a beau défendre la profession de berger, aussi ancienne que le monde, adoptée quelquefois par les Dieux eux-mêmes ; c'esten vain qu’il conseille à son tuteur de se faire berger comme lui, en compagnie de sa femme et de ses commis de boutique : -— N’aurait-il pas bien plus de plaisir ici, à rire et à danser au son des musettes, qu'à se donner de la peine, comme il fait à Paris, en déployant des étoffes ? — « Ah ! ciel, s’écrie Adrien, qu'a commis notre lignée pour la punir ainsi ? je vois bien que ce pauvre garçon a perdu le sens tout à fait. » Et il raconte à son tour l'histoire de Lysisau seigneur Anselme. Il faut tout citer : jamais la bourgeoisie économe et pratique ne s’est mieux peinte ellemême.

Ce jeune homme que vous venez de voir est fils d'un marchand de soie qui demeurait en la rue Saint-Denis. « Il n’a eu que lui d'enfant et l’a laissé riche, que nous espérions qu’il relèverait notre noblesse, et que nous verrions en notre lignée un Officier Royal qui nous servirait d'appui. Vous savez qu'il y a plusieurs fils de marchands qui le sont, et qu’encore que les nobles nous méprisent, nous valons bien autant qu'eux. Ils n’ont pas le pouvoir de donner comme nous de beaux offices à leurs enfants, et ce n’est que des emprunts qu'ils font chez nous que Pon les voit si braves. Cependant ils nous appellent des Sires et ils ont raison, car nous sommes de petits Rois. Mais

pour venir à mon compte, le père et la mère de Louis étant morts. je fus élu son curateur comme son plus proche parent. Il avait déjà fait ses études au collège de Navarre et avait coûté plus d'argent qu’il n’était gros... Je le pris en pension chez moi et l’envoyai chez de certains maîtres de Paris où l’on apprend le métier de conseiller. Ce sont des gens qui sont si experts, que quand un jeune homme est prèt à être reçu, ils Ini apprennent en un mois tout ce qu’il doit répondre, et le sifflent comme un sansonnet, si bien que d’un écolier ignorant ils font toujours un docte sénateur !. Mon cousin étudia un an sous eux, où il fut envoyé pour ce faire, mais il ne se put jamais résoudre à prendre la longue robe. Au lieu de livres de droit, il n’achetait que de certains fatras de livres que l'on appelle des romans. Que maudits soient ceux qui les ont faits. [ls sont pires qu'hérétiques. Les livres de Calvin ne sont pas si damnables: au moins ne parlent-ils que d'un Dieu, et ceux-ci parlent de plusieurs, comme si nous étions encore au temps des païens qui adoraient des büches charpentées en hommes. Cela trouble l'esprit des jeunes gens, et comme ils voient que là dedans l’on ne parle que de jouer, de danser et de se réjouir avec des demoiselles, ils veulent faire tout de mème, et font enrager leurs parents?. Ces livres là sont bons à ces Hobereaux,

(1) Ces industriels élaient fort nombreux à Paris; pendant la nuit, ils allaient couvrir deleurs aflichesles devanturesdes bouliquiers, quisouvent portaient plainte. (Sorel, Recueil des pièces en prose Les plus agréables de ce temps, Paris, Sercy, 1644.)

(2) Sganarelle, scène I:

Voilà. voilà le fruit de ces empressements

Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans : De quolibets d'amour votre têle est remplie,

Et \ous parlez de Dieu bien moins que de Clélie. Jetez-moi dans le leu tous ces méchants écrits, Qui gâlent Lons les jours tant de jeunes esprits.

qui n’ont rien à faire tout le long d’un jour qu'à piquer un coffre dans une antichambre ; mais pour le fils d’un bon bourgeois, ilne faut point qu’il lise autre chose que les Ordonnances royaux, ou la Civilité puérile, et la Patience de Grieslidis pour se réjouir aux jours gras. Je le disais bien à Louis, mais il ne me voulait point croire et j'avais beau lui commander qu’il apprit par cœur les Quatrains de Pibrac,oules Tablettes de Mathieu pour nous les venir dire quelquefois au bout de la table, quand il y aurait compagnie, il n’en voulait point ouïr parler. » Molière a dû relire souvent ces pages savoureuses ; il a traduit en vers! les réflexions d’Adrian, et les a mises, sans grands changements, dans la bouche de Gorgibus. Et comment le fils de maître Jean Poquelin, valet de chambretapissier du roi, ne se serait-il pas intéressé à Lysis, persécuté par sa famille parce qu’il aime trop le théâtre et les romans ? En vain Adrian brüle tous ces mauvais livres qui remplissent la chambre de son pupille ; celui-ci en achète toujours de nouveaux. Et quand, perdant patience, il le prie un jour, au nom de tous ses bons parents etamis, de lui dire de quelle vacation il veut être: « Comédien répond Lysis,c’estune charge quine paye point la paulette, et qui est bien excellente, puisqu'encore qu'un comédien soit de toutes sortes d'états l’un après l’autre, il n’en achète pas un. » Cette réponse, ajoute Adrian, me pensa faire mourir de douleur, et nous le croyons de reste. Ce n’est heureusement qu'une malice de Lysis, qui s'enferme

Lisez-moi comme jl faut, au lieu de ces sornettes, Les Quatrains de Pybrac, et les doctes Tablettes Du conseiller Matthieu, ouvrage de valeur, Et plein de beaux dictons à réciter par cœur. L'imilation à été signalée par Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au XVI° siècle, tome I.

des mois entiers dans sa chambre pour déclamer des berseries, jusqu'au jour où il se sauve à la campagne, sous ce déguisement de carnaval. Cette fois la mesure est comble ; son tuteur va le faire enfermer à l'hôpital Saint- Martin, dans une petite maison, où il sera fouetté tous les jours jusqu’à son complet rétablissement.

Devant ces menaces, Anselme demande à se charger du berger : il ne dit pas qu’il veut s'amuser de sa folie, mais il promet de le guérir en lui faisant voir les compagnies, et ses protestations rassurent à moitié le marchand Adrian, qui s’empresse de retourner à ses affaires. Alors commence une série d'aventures aussi invraisemblables que bouffonnes. La maitresse de Charite, la riche Léonor, a une fille que le seigneur Anselme serait fort aise d’épouser; il obtient l'entrée de la maison pour lui et pour son berger, dont la passion lyrique met tout le monde en joie. Un peu plus tard, quand les belles Parisiennes vont achever la saison dans la Brie, Anselme persuade à Lysis que leurs maîtresses respectives sont parties pour le Forez, et lui propose d'aller les y rejoindre. Faire le pèlerinage du Forez comme les seigneurs de la cour, retrouver sur les bords fleuris du Lignon tous les héros de M. d'Urfé et partager leur innocente vie, — à cette idée, Lysis ne se sent plus de joie, il voudrait déjà être parti. À peine s’il consent à s'habiller comme tout le monde pour traverser Paris, où il n'oublie pas de renouveler sa provision de romans chez les libraires, et de passer à l'hôtel de Bourgogne pour assister à une pastorale.

Trois jours plus tard nos voyageurs arrivent en Brie. En

(1) Les jeunes amis du cardinal de Retz faisaient encore ce voyage, pour élonner à leur retour les cercles où l'on jouait aux gages en se posant des questions sur la topographie de l’Astrée.

passant la petite rivière du Morin, près de Coulommiers, Lysis se croit sur le pont du Lignon ; il veut descendre de carrosse et revêtir aussitôt ses habits de berger. Tout ce pays est fort gai; à l'approche des vendanges, ce ne sont que fêtes, bals et collations en plein air, tous les hobereaux champenois se renvoient le nouveau berger comme un volant. L'un d'eux, Hircan, quelque peu magicien, lui persuade qu’il l’a métamorphosé en fille, et l'envoie servir chez Léonor, aux côtés de la belle Charite. C’est la parodie d’une des situationsles plus scabreuses de lAstrée!, d'une de celles qui faisaient désirer à un évêque, descendant d'Honoré d’'Urfé, que le roman fût recommencé par un janséniste. Hircan finit par rendre son sexe à Lysis, mais celui-ci va de nouveau se métamorphoser lui-même. Il s’est logé chez un paysan, il a acheté un troupeau et arrèté un chien sans maitre qu'il nomme Musidore, ou présent des Muses ; il a même engagé, pour se faire servir et instruire en même temps, Carmelin, l’ancien valet d’un régent, lequel ne parle que par citations?; bref, il serait un berger parfaitement heureux, si sa bergère n’était aussi cruelle que celle de Céladon. Elle a refusé un de ses billets doux, etl’infortuné passe la nuit en plein air à se lamenter; au matin, ses amis, venus pour le consoler, le trouvent

(1) Elle se prolonge (Astrée, 3° partie, livres 9, 11 et suivants). — Il est bon d'ajouter que ces travestissements féminins étaient moins invraisemblables autrefois que Sorel veut bien le dire. Ce n’est pas seulement le roman qui en fournit des exemples, mais bien l'histoire galante du XVII* siècle tout entier (Histoire secrète de Lu princesse de Paphlagonie, Histoire de Henriette d'Angleterre, Mémoires de l'abbé de Choisy).

(2) Sorel a donné à ce valet savant le nom d'un dentiste du temps, qui avait pris pour devise l'hémistiche de Virgile: Uno avulso, non deficit alter (Voir le Chevræana et le Francion, p. 243), Le nom du valet Carmelin reparait plus d'une fois dans les comédies du XVIF siècle.

appuyé contre un vieux saule, un de ces saules qui servent de boîte aux lettres aux amoureux de l’Astrée1.

« Hircan allant tout doucement par derrière le berger pour lui faire peur, lui voulut faire tourner son chapeau, mais il lui donna une telle secousse qu’il lenvoya contre les branches d’un saule qui était tout contre, où il s'arrêta... De mauvaise fortune, Clarimond et Hircan n'avaient point de bâton pour lui servir à l’abattre, et Carmelin avaitemporté sahoulette pour mener le troupeau. Le saule était fort haut, néanmoins il y monta bien en mettant son pied sur des ouvertures que la pourriture y avait faites ; mais comme il allongeait le bras pour atteindre à son chapeau il glissa tout d’un coup et tomba dedans le creux de larbre, que la vieillesse avait si bien rongé qu’il y avait place pour un homme. On ne lui voyait plus que la tête et les bras qu’il étendit d’un côté et d'autre pour empoigner deux grosses branches, et étant en cette posture, il commença à s’écrier ainsi : [I n’y faut plus sotiger, Clarimond, la chose est faite ! en vain vous délibérerez de quelle sorte je serai métamorphosé! mon destin à voulu que je fusse changé en arbre. Ah ! Dieu, je sens mes jambes qui s’allongent, et se changeant en racine se prennent dedans la terre. Mes bras sont maintenant des branches, et mes doigts des rameaux. Je vois déjà les feuilles qui en sortent. Mes os et ma chair se changent en bois, et ma peau se durcit et se change en écorce. O anciens amants qui avez été métamorphosés, je serai désormais de votre nombre,et ma mémoire vivra éternellement avec la vôtre dedans les ouvrages des poètes. O vous, mes chers amis, qui êtes ici, recevez mes derniers adieux, je ne suis plus au rang des hommes ? ».

(1) Astrée, 1" partie, livre IV. — L'épisode est rappelé par Corneille, dans la Suite du Menteur, acte IV, scène I.

(2) Berger extravagunt, livre V, pages 306 et suivantes.

LE BERGÉR EXTRAVAGAN 129

Et il reste dans son arbre. Ni le fer ni la flamme ne l'en peuvent arracher. Au premier coup de cognée qu'un bücheron porte au saule, Lysis pousse de longs gémissements. Il refuse de prendre aucune nourriture: tout au plus s’il consent à se laisser verser du vin ou du bouillon par un entonnoir, « car la pluie tombe tout à plomb sur la tête des arbres. »

La nuit vient. Lysis, demeuré seul, invoque la lune : « Sois la bienvenue, belle Diane au front d'argent, où est-ce que tu cours si vite ? II m'est avis que dedans ce calme, j'entends ici claquer le fouet dont tu chasses vivement tes chevaux ; tu voudrais quasi leur faire prendre la poste. Arrête-toi à remarquer la fortune qui est arrivée à un misérable pasteur. »

La lune n’a pas le temps de l'écouter, mais voici sortir d'entre les arbres trois Nymphes, l’une vêtue de gaze d'argent et les deux autres de futaine blanche. Elles entourent le saule de Lysis, et le supplient de descendre, car les Hamadryades manquent de cavaliers pour la danse. Lysisse fait un peu prier, ilse sent attaché à ses nouvelles fonctions d'arbre ; mais un texte du poète Desportes, cité à propos, triomphe de sa résistance. Les Hamadryades, les Naïades et le dieu de la rivière Morin qui les accompagne, entraînent Lysis dans une ronde folle; après quoi toute la compagnie, entrant dans un ruisseau jusqu'à mi-jambes, remonte jusqu’à une grotte où la Nymphe du lieu leur offre une collation de cotignac et de pâté: aux premiers rayons du jour, on ramène Lysis à son arbre. Le lendemain, même fête; mais en labsence de Lysis son saule a été coupé ; il a peine à retrouver sa place et s’y tient fiché comme un pieu, jusqu'à ce que le magicien Hirean commande aux vents (ce sont deux valets

munis d'énormes soufflets) de le renverser, et le rend à la condition de berger.

Cet épisode est un des plus amusants du livre, oùiiy en aurait bien d’autres à glaner. I! ferait bon entendre Lysis exposer, trente ans avant la grande Mademoiselle, le projet d’un Etat pastoral dont il serait naturellement le prince, d’un État de délices où les jeunes gens n'auraient à soutenir que des thèses d'amour, où les femmes ne seaient point coquettes, où les hommes passeraient leur vie à lire des romans et à jouer des comédies. Ce projet parait si beau aux amis de Lysis que, séance tenante, ils représentent en plein champ quelques pièces nouvelles de son invention. Lui-même, encouragé par ce succès, adresse une proclamation aux poètes et aux romanistes de Paris, pour qu'ils viennent le rejoindre, et il a la satisfaction de se croire écouté. Ce n’est pas un roi sans sujets ni sans gloire : les gentilshommes du pays se donnent le mot pour se faire bergers avec lui : d’autres viennent lui demander le secours de son bras ; à lui seul est réservé l'honneur de délivrer la belle Rhodogine, gardée par un affreux dragon 1.

C’est ici seulement que limitation du Don Quichotte devient trop visible, et encore Sorel trouve-t-il des détails ingénieux. Lysis prétend s’armer à l'antique, et se fait apporter les œuvres des poètes de la Pléiade, tous représentés à la première page avec une casaque à la grecque,

(1) Comparer Don Quichotte, traduction Viardot, 1‘ partie, livre IV, bp. 258. Bataille contre les outres. — p. 274. Histoire de l’infante Micomicona. — 2° partie, chap. 22, p. 532. La orandé aventure de la caverne Montésinos. — ibid, ch. 36 à 41, p. 623 à 651. Histoire de la duègne Doloride.

Sorel reconnait (Rem. sur le XIV° livre du Berger cilravagant, p. 543-548), qu'il a Lu Don Quichotte, mais déclare, avec raison, qu'il ne l'imite pas servilement.

comme cet avoué, disciple de du Bartas, qui s’'intitulait Droit-conseillant parisien. Une serviette au col, les bottines chaussées à cru, la lance au poing, Lysis s’embarque avec son valet Carmelin dans un carrosse hermétiquement fermé, qui doit franchir les mers, et qui les dépose à la porte d’une cave où ils se battent contre des mannequins. À son retour, le vainqueur raconte des merveilles de son expédition : il a traversé des pays enchantés, des républiques d'oiseaux parleurs, des contrées bizarres habitées par des hommes diaphanes, (Cyrano de Bergerac fera son profit de ce récit 1), il a pris place à des banquets magnifiques, tandis que son valet Carmelin proteste qu’il n’a rien vu, rien bu, rien reçu que des coups.

Mais il n’est si bonne compagnie qui ne se sépare. Le marchand Adrian et sa femme Pernelle passent dans le pays en revenant du pèlerinage de Faremoustiers. Ils sont très fâchés de trouver leur pupille plus fou que jamais, et font tant de bruit qu'on se décide à le leur rendre. Mais auparavant le Berger extravagant sera obligé d'entendre une longue diatribe contre la poésie et les romans ; on lui prouvera sans pitié qu’il a été le jouet d’une longue mystification. Le voilà tout triste et rassoté:; il ne lui reste plus qu’à se marier avec Charite, et une fois marié, il n'aura plus de belles histoires à nous raconter », le roman est fini.

Sans doute il aurait dù finir plus vite, être enlevé d’une main plus légère ; mais n’a-t-il pas son intérêt, ne devine-t-on pas, mème dans une analvse, bien des épisodes charmants? Et si l’on réfléchit aux difficultés d’un sujet pareil, si l’on se rappelle combien Cervantès est un dange-

(1) Ces imitations de Cyrano de Bergerac seront résumées dans le dernier chapitre.

reux modèle, puisqu'il a perdu les écrivains les plus bouffons et les plus délicats, on rendra plus volontiers encore justice à Sorel : il a eu (une fois n’est pas coutume), plusd’imagination et d’espritque Scarrontetque Marivau x?. S'il a perdu beaucoup de pages à parodier des romans oubliés, du moins la critique de l’Astrée se détache assez nette dans ce livre qui suit l’original de près, exagère avec justesse les ridicules des premiers rôles, et marque nettementles disparates de l’œuvre. L’Astrée avait été une école de décence relative, mais ses bergers ne sont pas toujours assez respectueux, ni ses bergères assez sages, malgré les paroles du grand druide Adamas : « L’Amour n’est qu’un désir de beauté et y ayanttrois sortes de beautés, celle qui tombe sous les yeux, de laquelle il faut laisser le jugement à l’œil, celle qui est en harmonie, dont l'oreille est seulement capable, et celle enfin qui est en la raison, que l’esprit seul peut discerner, il s’en suit que les yeux, les oreilles, les esprits seuls doivent en avoir la jouissance. Que si quelques autres sentiments s’y veulent mêler, ils ressemblent à ces effrontés, qui viennent aux noces sans y être conviés ?.» Le mal est que ces effrontés sont assez nombreux dans l’Astrée, et Sorel n'eut garde de laisser passer ces épisodes scabreux. Il eut plus de mérite, au milieu de l'admiration générale, à reconnaitre du premier coup les parties faibles de ce beau livre, les défauts qui devaient influer si longtemps sur notre théâtre, ceux qu’on retrouve chez Corneille aussi bien que chez Racine et chez

(1) Dans une comédie inachevée, SCarron décrit les exploits d’une sorte de don Quichotte qui habite Bourbon l’Archambault. Sur celte comédie iolilulée le Faux Alexandre, voir Scarron, élude biographique el lilléraire par M. Morillot, p. 307.

(2) Sur la mauvaise imilation du Don Quichotte, par Marivaux, voir l'ouvrage de M. Larroumet sur Marivaux, sa vie el ses œuvres, p. 331.

(3) Ascrée, tome Il, p. 132.

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