‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 49 sur 176 · LA SCÈNE DU SONNET · texte numérisé non relu

LA SCÈNE DU SONNET

Navarre. Mais d'où vient la pointe finale, la chute jolie, amoureuse, admirable :

Belle Philis,on désespère Alors qu’on espère toujours ?

Cette antithèse se trouve, répétée par trois fois, dans la sérénade du 7rompeur de Séville ? de Tirso de Molina, mais rien ne prouve que Molière ait imité cette pièce dans Don Juan, ni même qu'il l'ait jamais lue ; à plus forte raison les vers du AZisanthrope ne peuvent-ils venir de là.

Le même trait se retrouve encore, cette fois tourné en ridicule et accompagné d’un long commentaire, dans le Berger extravagant*, que Molière à certainement lu et imité. Serait-ce donc Sorel qui aurait inspiré Oronte ? Avant de décider la question, relisons d’abord, dans la traduction de Lancelot, cette vieille Nouvelle espagnole,

(1) Don Garcie de Navarre, acte V, scène V:

Lorsque par la contrainte on obtient ce qu'on aime C'est un triste avantage.

Don Gareie de Navarre, acte IV, scène IX :

Il n'est soins ni raisons qui m'en puissent distraire.

(2) Elle est citée presque en entier dans l'édition du Misanthrope de M. Livet.

(3) Berger extravagant, Remarques sur le H° livre, p. 50 : « Ronsard a voulu faire une description de l'amour dans l’une de ses chansons ; il en parle ainsi:

C’est un plaisir tout rempli de tristesse, C'est un tourment tout confi de liesse, Un désespoir où toujours on espère,

Un espérer où l’on se désespère.

Il a mis ainsi plusieurs contrariétés, que l'on prendrait aujourd’hui pour du galimatias, car il serait fort difficile d'y trouver du sens. Néanmoins plusieurs, en parlant de l'amour, ont usé de ce style, pour montrer la peine qu'il y avait à connaître sa nature. Belleau, qui a commenté cette chanson de Ronsard, dit qu'il en a pris l'invention de Bembo, mais je crois plutôt qu'il l’a prise de Robert de Reims, quia fait une chanson toute semblable. Elle est dedans Fauchet, au sommaire qu'il a fait des œuvres de nos anciens poètes, »

dont le titre, la Dévote hypocritef, fait déjà penser au rôle d’Arsinoé dans le Wisanthrope, et qui tient les promesses du titre.

Deux sœurs, deux orphelines vivent seules dans une modeste maison de Madrid, où elles reçoivent force galants. L’ainée, Délie, est fort coquette, mais en tout bien tout honneur : elle ne pense qu’à trouver un mari, après s'être bien amusée. La cadette, Lamie, « ne va qu'en cloîtres de religieuses, ne fréquente que les églises où il y à des indulgences, ne parle qu’à des prédicateurs et à des casuïstes. » Cette sérieuse personne à un amant, un robin discret, qui s'introduit toutes les nuits dans la maison, et s’esquive au petit jour. Comme cet amant trop pauvre ne peut la mener à rien, Lamie lui fait entendre raison et se meten mesure de séduire le prétendant préféré de sa sœur, le riche trésorier Fernand. La première fois qu'elle se rencontre seule avec lui, elle rougit, baisse les veux, l’accable de compliments sur ses mérites, et finit par lui déclarer sa passion. Qu'elle le plaint d'être tombé entre les mains de sa sœur, «excessive en habits, toujours plantée sur sa fenêtre, exposée aux regards des cavaliers », perdue de réputation! N'a-t-elle pas autant de beauté et plus de modestie que cette coquette ? « Ce n’est pas par afféterie qu'elle porte cette robe noire, mais par vertu, et vivant dans la retraite, jamais la calomnie n’a pu l’atteindre. » À bon entendeur, salut. Qu'il fasse son choix, le bonheur ‘et la sécurité lui tendent la main.

Cette déclaration met Fernand dans un cruel embarras : il est surpris de cette pertidie : « Délie est votre sœur, » s’écrie-t-il avec douleur, elle est coquette, mais point

(1) Les Nouveiles de Lancelot, tirées des plus célèbres auteurs espagnols,

Paris, 1628, ct Rouen, 1641, in-8°. — Ja dévote hypocrile, p. 204, 217,

Page 1