‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 50 sur 176 · LA DÉVOTE HYPOCRITE · texte numérisé non relu

LA DÉVOTE HYPOCRITE

coupable. IT estdifficile de haïr en un instant celleque l’on a longtemps aimée. L'amour que vous nv'offrez, je voudrais vous le rendre, mais « l'affection des hommes dépend du ciel, car si les astres ne les forcent, ils les inclinent » : laissez faire le temps.

Il parle encore, quand la pauvre Délie entre joyeuse en fredonnant une chanson ; mais ses agaceries ne dérident pas Fernand qui se hâte de prendre congé des deux sœurs. Délie est toute triste, et boude comme une enfant ; sa sœur, qui vient de s’entretenir avec Fernand, doit savoir pourquoi il lui à montré tant de froideur. Lamie ng se fait pas trop prier, et commence un long sermon qu’il faut citer textuellement :

«C’est l'ordinaire effet du temps de changer les désirs et les humeurs, et au siècle où nous sommes, les espérances trop prolongées se convertissent en désespoirs. On n'arrête plus les amants par les faveurs communes, par les bracelets ni par les lettres, S'il n’y à parmi cela quelques gages plus secrets. Ce n’est plus la saison d'avoir tant de retenue, le fréquent usage de cette coutume a ôté tous les scrupules de l'amour du vieux temps. Un amant ne veut plus servir si longtemps sans récompense, l'amour sans la jouissance se convertit en impatience, l’impatience en désespoir, le désespoir en inconstance, et l’inconstance en Mépris. Mais la jouissance et le plaisir que l'on prend avec la chose aimée sert de fondement et d’assurance à un amour réciproque. »

Conclusion : l'honneur d'une femme, c’est la discrétion de son amant. Délie aurait dû avoir plus de complaisance, et se donner à Fernand pour le garder. Rebuté par sa froideur, ne s'est-il pas avisé d'adresser ses hommages à Lamie, que cette préférence met au supplice ?

Il est temps d’abréger cette analyse. On trouverait encore, en poursuivant, une jolie scène de fâcherie et de raccommodement entre Fernand et Délie. Celle-ci n’a eu garde d'écouter les conseils de sa sœur : au contraire, elle le prend de haut avec Fernand, et l’oblige à s'expliquer. «Je pense bien, lui dit-il, avoir quelque sujet de me plaindre de la permission que vous donnez à tant de jeunes cavaliers de faire les passionnés de vous. En effet votre humeur un peu trop libre sert d'objetaux médisants pour excuser leur malice, et à moi d'occasion pour me faire mourir de jalousie ». Pour lui prouver qu'il est encore en vie, Délie l’'embrasse, et l’excusesuffità Fernand : peutêtre n’eùt-elle pas suffi à Alceste. On suivrait encore avec intérêt la perversité de Lamie, et les nouveaux artifices qu'elle imagine pour perdre sa sœur. La Nouvelle se termine par la punition du vice et le triomphe de la vertu. Délie devient plus raisonnable, s'habille plus simplement et épouse Fernand. Lamie, convaincue d'imposture, entre au couvent pour pleurer ses péchés et se convertit sincèrement.

Quelles que soient nos préférences pour Sorel, nous sommes bien obligés de reconnaître que l’auteur du Hisanthrope a imité, non le Berger eælravagant. mais la Dévote hypocrite. D'un côté, il ne trouvait qu'une pointe ridicule, perdue dans un long commentaire : de Fautre, un récit intéressant dont il ne pouvait méconnaitre la valeur. On pourra chercher si Molière n'a pas lu la Nouvelle, traduite par Lancelot, dans le texte espagnol 1, de même que pour le Zartuffe il ne s’est pas arrêté aux Hypocrites de Scarron, mais a remonté jusqu’à l'original,

(1) I nous a 6té impossible de le retrouver,

à la Fille de Célestine,de Barbadillot ; mais surlaquestion même de limitation il ne semble pas qu’il subsiste de doutes. S'il est vrai qu’on ne prête qu'aux riches, et qu’on soit souvent tenté de prêter à Molière, même quand il n’a besoin de rien, s’il y a beaucoup de rapprochements fortuits (et l’on pourrait en faire de curieux à propos du même Misanthrope ?), le hasard ne suffit pas ici pour expliquer toutes les ressemblances, tandis que les difrérences s'expliquent toutes seules. La vieille Arsinoé n’est pas la sœur de la coquette Célimène ; mais, comme la jeune Lamie, et dans les mêmes circonstances, elle cherche à lui voler son amant : son rôle est moins odieux, mais tout aussi dramatique. De même, le discours de Lamie à Délie « sur les espérances prolongées qui se convertissent en désespoirs, » est bien l’origine du couplet d’Arsinoé sur les galants :

Et de là nous pouvons tirer des conséquences,

Qu'on n’acquiert point leurs cœurs sans de grandes

[avances,

Qu’aucun pour nos beaux yeux, n’est notre soupirant,

Et qu’il faut acheter tous les soins qu’on nous rend.

Ce discours est en même temps la version brutale du son-

(1) C’est la conclusion de M. Eugène de Roberville, qui a publié en 1888, sous le pseudonyme de P. d’Anglosse, une brochure intitulée: Molière, Scarron et Barbadillo. Molière a emprunté à Barbadillo plusieurs traits qui ne sont pas dans Scarron.

(2) Les incidents si naturels qui exaspèrent la misanthropie d’Alceste, et qui la développent dans toute sa beauté, ces incidents ne sont-ils pas tous réunis dans une locution proverbiale, souvent citée par les contemporains ? — Balzac, édit. in-folio, 1665, tome I, p. 92. — Item. Comédie des comédies, par le sieur du Pescher, 1629, acte II,scène II « Comme si je n’eusse pas eu assez de la fièvre, j'ai encore de l’amour, et il ne me reste qu'un procès et une querelle, pour achever ma bonne fortune. » — It. Le Menteur,acte Il, scène VIIT :

D’aujourd’hui seulement je produis mon visage, Et j'ai déjà querelle, amour et mariage !

Pour un commencement, ce n’est point mal trouvé; Vienne encore un procès, et je suis achevé.

net précieux d'Oronte. Molière a employé deux fois les mêmes pensées, et les à mises en valeur par un procédé dont on a déjà vu et dont on verra encore plus d'un exemple; il ne change pas les paroles, mais le ton, les circonstances, les interlocuteurs, et presque toujours il imite plusieurs auteurs à la fois. C’est lui qui aurait le droit de dire :

J'en lis qui sont du Nord, et qui sont du Midi.

Dans la scène qui nous occupe, les réflexions d'Alceste sur l'amitié sont empruntées à un ouvrage de morale d'Aristote !, l’idée de la lecture du sonnet à la Mélite de Corneille:, le sonnet à une Nouvelle espagnole, les plaisanteries sur les écrivains amateurs aux Lettres de Balzac, la chanson du roi Henri au répertoire populaire. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de la mémoire qui à réuni des éléments aussi divers, ou de l’art qui les

(t) Le Misanthrope, acte 1, scène Il :

Avec lumière et choix cette union veut naîlre, ete. Comparer Aristote, Morale à Nicomaque, livre VII, ehap, I, — Cette imitalion assez longue nous à été indiquée par feu M. Glaehant, (2) Ma sœur, un mot d'avis sur un méchant sonnet Que je viens de brouiller dedans mon cabinet. Mélite, acte Il, seène, IV.

Molière a trouvé dans la même pièce l'idée du débat entre les petits marquis, qui se flattent tous deux d'être du dernier bien avee Célimène :

Philandre. — Cependant apprends-moi comment elle te traite Et qui te fait juger son ardeur si parfaite?

Mélite, acte IE, seène LH.

Clitandre. — Mais qui te fait juger lon bonheur si parfait? Le Misanthrope, acte Il, seène IL.

Plus loin, le désespoir de Tireis, trompé par la coquette Mélite, inspire celui d'Alceste :

0 ciel! vit-on jamais tant de superecherie, Que tout l'extérieur ne Mt que tromperie ?

Mélète, aete LE, seène HI.

0 juste ciel ! faut-il qu'on joigne à tant de grees Les vices odieux des âmes les plus basses ?

Le Misanthrope, acte IY, seène IH.

Cet exemple est d'autant plus remarquable que Molière intereale ces

PT

:”ajustés, coordonnés, fondus dans une œuvre originale. Limitation ainsi comprise devient une invention continuelle.

Sile Wisanthrope ne doit rien au Perger extravagant, il n'en est pas de méme pour le Bourgeois gentilhomme. Dès 1627, Sorel a décrit une variété du type ridiculisé par Molière ; il a raconté longuement l'histoire d’un « Menuisier gentilhomme », d'un caporal de la milice bourgeoise, qui se fait peindre sous les armes, botté, éperonné, le chef ombragé d’un vaste panache, et qui

s’attire par sa vanité la plus sotte des mésaventures. Entre

ce récit et la pièce de Molière, il y a toute la distance qui sépare une anecdote bizarre d’une comédie de mœurs. Mais plus loin les réminiscences, les imitations sont plus

faciles à reconnaître. « Le seiuneur Anselme, dit Sorel,

derniers vers dans une tirade de don Garcie de Navarre, (scène VIH, acte IV), qu'il a reproduite dans le Misanthrope, et que, pour cette pièce même de don Gbarcie, il avait déjà mis à contribution les scènes du Mélile visées plus haut. — Mélite, acte HT, scène I:

Une parfaite ardeur a trop de truchements

ar qui se faire entendre aux esprits des amants:

Un coup d'œil, un soupir.

Don Garcie, acte 1, scène |:

Sans employer la langue, il est des interprètes

Qui parlent clairement des atteintes secrètes ;

Un soupir, un regard, une simple rougeur,

‘Un silence est assez pour expliquer un cœur, etc.

Les nombreux emprunts faits par Molière aux comédies el aux tragédies de Corneille n'ont pas été étudiés d'assez près, Le sujet mériicrail une étude à part.

(1) Berger extravagant, livre VIT, p. 128. Le brave homme a invilé tous ses amis à venir voir ce chef-d'œuvre. Suivant les instructions du peintre, il frotte la toile avec un linge mouillé pour en aviver Ics couleurs ; mais voici que le portrait se mélamorphose à vue d'œil: la main qui brandissait une épée ne tient plus qu’un rabot, et tout le resle à l’avenant. Le peintre n'avait pas pardonné à son caporal de l'avoir laissé trop longtemps en faction ; «il avait fait à huile le portrait du ménuisier cornu, et après il avait l'ait à détrempe par-dessus ceiui du Menuisier gentilhomme. »

vient d'une race de marchands, etle drap et la laine ont bien servi à le faire grand seigneur!. » N'est-ce pas le métier qui à enrichi Monsieur Jourdain et qui lui permet de déployer tant de luxe ? Molière n’a pas dédaigné non plus d'observer cet autre bourgeois vaniteux, le fantassin Alican, prodigue comme un fils d’avare, et sot comme un parvenu 2. On le rencontre partout, promenant ses laquais « bariolés comme des arlequins, ou bien chamarrés de galons, avec des chiffres et des lacs d’amour ». Lui-même a toujours des habits extraordinaires « soit pour la façon, soit pour les couleurs : et outre cela, il à une infinité d’ornements affectés. Il porte des pendants d'oreilles de toute sorte..... [1 porte aussi ordinairement de petits nœuds aux coutures des souliers, lorsqu'il est en bas de soie... .: Il est si soigneux d’être bien vêtu, que quand il veut quelquefois s'habiller de nouveau, il fait venir quatre maitres tailleurs en consultation, de même que l’on assemblerait quatre fameux avocats pour donner leur conseil sur quelque affaire, et il leur donne de l'argent, pour leur faire aviser ensemble de quelle sorte il se fera vêtir pour son hiver ou pour son été, et quelles sont les modes les plus somptueuses. »

N'y a-t-il pas là quelques indications pour la toilette de Monsieur Jourdain ? Celui-ci est bien fier de son bei habit dont l’étoffe a tenté jusqu'à son tailleur *; il va tourner la tête à toutes les femmes, excepté à la sienne et à sa servante. Les jolies scènes, où celles-ci viennent lui dire ses vérités ! Molière à trouvé le contraste si plaisant et si na-

(1) Berger extravagant, livre VI, p. 380.

(2) Berger extravagant, ivre XI, p.297, 296.

(3) Cest une plaisanterie proverbiale. Comparer Curiosités françaises d'A. Oudin, p. 28. La bannière du tailleur, idiotisme, l’étoffe qu'il dérobe sur un habit.

turel qu'il l’a répété deux fois: MadameJourdain netrouve pas son mari plus séduisant en Turc qu’en marquis. De même, à diverses reprises, les travestissements bucoliques ou mythologiques du Berger extravagant excitent la colère de son cousin le drapier, et de sa cousine, une brave bourgeoise économe; tous deux lui demandent, ce sont leurs expressions et aussi celle de Madame Jourdain, « s’il veut aller en masque. »

Si toutes les sottises se paient, celle de Monsieur Jourdain est une des plus coûteuses. Il est naturel qu’il soit exploité par des intrigants de toute espèce ; mais le plus habile de tous ces aigrefins, le plus odieux à Madame Jourdain ?, à déjà été dessiné par Sorel. Dorante, le joli marquis, à dùû lire les Lois de la Galanterie ; c'est dans cette petite pièce qu'il à appris l’art d'offrir aux « belles marquises 3 » des diamants, des concerts et des collations qui ne lui coûtent rien. Chacune de ces attentions est l’objet d’un article à part dans les Lois de la Galanterie; le cadre est tout prêt, Molière n'aura plus qu’à le remplir en développant la conclusion de Sorel: « II y à une habileté fort louable pour ceux qui ne sont pas capables de faire d'eux-mêmes tout ce qu’ils désireraient. C’est de se joindre de compagnie à ceux qui ont de quoi faire une grande dépense etde les y engager insensiblement, mais de telle

(1) Berger extravagant, livre XI, p. 340. Remarques, p. 389.

(2) Les répliques de Madame Jourdain à Dorante (scène V, acte I), sont empruntées au langage populaire parisien. — « Qu'avez-vous, madame Jourdain ? — J'ai la tête plus grosse que le poing, el si elle n'est pas enflée. » — On lit dans les Curiosités françaises d'Antoine Oudin, p. 323: « La maladie des enfants de Paris, lu tète plus grosse que le poing, idiotisme, point de mal, item badauderie », qui dispense de répondre.

(3) « Belle marquise » doit êlre une expression toute faite. Voir la pièce intitulée : Les yeux de la belle marquise malade, dans le Recueil de plusieurs pièces qgalantes de ce temps, 1665, in-12, tome IT, p. 20.

sorte que l’on croye que ce soit eux qui la fassent. Ainsi quelques-uns donneront des inventions de ballets et feront faire d’autres parties à leurs associés, dont ils auront l'honneur, parce qu’ils s’entremettront de tout, ou que les autres ne seront pas assez effrontés pour aller publier que c’est leur bourse qui fournit à l’appointement 1.» Non, en vérité, Monsieur Jourdain, vous n'aurez pas cette effronterie.

Dorante n’a pas mème dédaigné de feuilleter l'ÆZistoire comique de Polyandre. Là, un charlatan criblé de dettes change tous les jours de logis pour dépisterses créanciers, qui du reste ont fait leur deuil de leur argent. Mais l’un d'eux s'obstine, traque notre homme, finit par le trouver chez lui : il est reçu le mieux du monde et se laisse extorquer un nouvel emprunt, à rendre avec le reste, Dorante, l’escroc titré, a perfectionné le tour: il ne craint pas d’être poursuivi, il vient de lui-même, souriant, la tête haute, régler ses comptes et les augmenter ?. Les rôles sont renversés, et Monsieur Jourdain est encore l’obligé de l’homme qui à parlé de lui dans la chambre du roi.

La vanité de Monsieur Jourdain est solide : il a résisté à tout, aux prèts d'argent, aux éclats de rire de Nicole, aux cris de sa femme, aux bouderies de sa fille. Il ne reste done plus à Molière qu'à étaler une dernière fois cette vanité incorrigible dans une seène d’une fantaisie étourdissante, et à faire Monsieur Jourdain prophète dans son pays, dans sa propre maison. La comédie de mœurs et d'observation est même sortie, comme on le sait, de cetintermède bouffon. Molière avait reçu l’ordre « de joindre une mascarade turque à une action comique. » Mais comment ?

(1) Sorel, les Lois de la galanterie, art. VI. (2) Polyanudre, tome 11, p. 208, 209. Le rapprochement a déjà été fait par M. Livet, dans son édition du Bourgeois gentilhomme, p. 232,

LE BOURGEOÏS GENTILHOMME 145

c’est précisément ce joint qu'il était difficile de trouver. La mascarade turque n’avait par elle-même aucune importance ; il y avait longtemps que l’on jouait de ces divertissements turcs à la cour, et même chez les simples particuliers 1. Le chevalier d’Arvieu qui fut chargé de donner à Molière quelques détails sur les mœurs des Turcs, et qui vint travailler avec lui dans sa jolie maison d'Auteuil, le chevalier s’est singulièrement exagéré sa propre importance: ilne voyait pas, derrière lui, un autre collaborateur plus utile, Sorel.

Car, je vous prie, qu’était-ce que la scène du couronnement d'Hortensius dans le Francion, sinon la première édition de la cérémonie turque ? Hortensius n’était qu'un orotesque, un personnage de farce, un caractère invraisemblable, soit, — encore que des hommes se soient rencontrés d’une vanité pareille, et que Molière lui-même ait pu voir chez Ninon de Lenclos le fameux abbé de Saint- Martin, l'abbé Malotru 2, celui-là même qui devait plus tard accepter avec reconnaissance, des mains de prétendus ambassadeurs, le bonnet de mandarin pyramidal, fourré par dedans de peaux de lapin, entouré de trois cercles d’or et surmonté d'une houppe très belle et très éclatante. Mais

(1) Ex, le Ballet des Muets du grand seigneur, dansé chez Mme Du Plessis-Guénegaud. (Recueil des pièces nouvelles et galantes, ? partie. Cologne, Pierre Marteau, 1667, in-12°, p. 79). Ce ballet a élé oublié par Beauchamps, dans la liste des ballets tures de cette époque.

(2) Vigneul-Marville, Mélanges de littérature, tome I, p. 292 et suiv. L'abbé de Saint-Martin élait noble comme son père et brave comme son neveu. « Mon père, disait-il, était un gentilhomme marchand de Saint-Lô, qui avait été trois fois marquis à l'Amérique, où il trafiquait avec honneur et profit, et j'ai eu la gloire d’avoir un neveu dans le service qui s’est battu trois fois en duel jusqu’au premier sang. C’est mon sang, ajoultait-il, de quelque côté qu'il coule, et ilne se démentira jamais : que ce soit l’oncle ou le neveu qui le répande, il est toujours répandu et sort toujours d’une même source. »

pour en revenir à notre sujet, si invraisemblable que fat ce caractère d’Hortensius, n'était-il pas conséquent avec lui-même ? Cette vanité si grosse ne s'était-elle pas développée logiquement et par degrés, jusqu’à ce qu’elle éclatät dans la bouffonnerie finale? Et par suite Sorel n’a-t-il pas indiqué la marche à suivre à Molière ? Les contemporains n’en doutaient pas ! ; au lendemain de la représentation du Bourgeois gentilhomme, le roman du Francion eut un regain de réputation, et le graveur populaire Laigniet se hâta de mettre en vente une suite d’estampes représentant le couronnement d'Hortensius ?. La meilleure preuve que Molière à bien eu sous les yeux cet épisode, et qu'il à remplacé la mésaventure du Menuisier gentilhomme par celle d'Hortensius, nous la demanderons au roman même de Sorel.

tappelons-nous comment procède Hortensius, quand il est pressé par la jeune Frémonde de produire ses preuves de noblesse, Il va trouver un vieillard de son village et le supplie de venir témoigner qu'il à connu son père, et qu’il l’atoujours vu tenir dans le pays pour gentilhomme. L'autre refuse d'abord, mais Hortensius parvient à le convaincre : « Or bien, mon père était aussi gentilhomme que toi, et quand tu affirmeras qu’il était noble, tu ne mentiras point, car tu n’as pas le courage vilain, et il ne l’avait pas non plus. Je m'en vais te dire comment : si l’on vous eût

(1) C’est à tort que, dans son édition de Molière, tome VII, p. 22, M. P. Mesnard trouve douteux cet emprunt de Molière, qui est signalé par tous les commentateurs.

(2) Elles font partie de la suite d'estampes isolées, laquelle accompagne dans certains exemplaires le Recueil des plus illustres proverbes, de Jacques Laignict (Bibliothèque de l'Arsenal, Nouveau fonds, n° 6677). Les estampes représentant le couronnement d'Hortensius sont au ombre de six ; la dernière porte celte mention: « Le livre (de Frantion) vous en dira davantage, »

donné à tous deux cent mille livres de rente, vous ne vous fussiez pas adonnés à des exercices mécaniques, où la pauvreté attachait vos esprits, vous eussiez vécu sans rien faire, et vivre sans rien faire c’est être noble. La volonté que vous aviez doit être réputée pour le fait 1. » Et voilà comment le père d'Hortensius et aussi le père de Monsieur Jourdain étaient gentilshommes. Mais Monsieur Jourdain n'est pas obligé d’aller chercher Covielle, celui-ci vient à lui : il n’a pas besoin de lui souffler de lourds sophismes, c'est l’autre qui les trouve et qui répond à ses objections ; il n'a pas besoin de l’exciter, Covielle est trop fier de pouvoir rendre hommage à la vérité, « il la soutiendra devant tout le monde. »

La scène est plus vive, l’imitation est bien supérieure à l'original ;: mais enfin c’est une imitation qui prouve que Molière, en composant le Bourgeois gentilhomme, n'a jamais perdu de vue le pédant Hortensius, et qui prouve aussi, par analogie, l’exactitude des autres rapprochements. Les traits signalés sont dispersés dans quatre ouvrages différents de Sorel; qu'importe si Molière a lu ces ouvrages ? Ce ne sont que des détails, ils n'avaient pas de valeur propre;

qu'importe encore, s'ils en ont recu une ?

Il était même nécessaire d'insister sur des emprunts aussi nombreux, tandis qu'on n’oserait dire que Corneille a lu le Berger extravagant parce que le Matamore de l’7{lusion comique se vante d'être l'amant de la Lune, tout comme le magicien Hircan ?; ce détail isolé ne prouve rien

(1) Francion, livre IV, p. 161.

(2) Illusion comique, acte II, scène HT. — Berger cxtravagant, livre IV, p. 249. — La boutade du Matamore ne figure ni dans les Bravacheries du capitaine Spavente, ni dans un pelit livre souvent réimprimé à Rouen, et que Corneille a dù lire.(Rodomontades espagnoles, recueillies de divers auteurs, et notamment du capitaine Bonbardon, compagnon du soldat français, le tout traduit d'espagnol cn français, par Jacques Gautier, 1607, 1612, 1623, etc.).

et n’est probablement qu’une réminiscence commune d’une vieille farce, que Sorel à oublié d'indiquer dans son commentaire.

Car il s’est commenté lui-même avec respect. Le livre est suivi de «remarques où les plus extraordinaires choses qui s’y voient sont appuyées de diverses autorités, et où l’on trouve des recueils de tout ce qu'il y a de remarquable dans les romans et dans les ouvrages poétiques, avec quelques autres observations, tant sur le langage que sur les créatures. » Long énoncé, longues remarques qui n’ont pas peu contribué à entrainer le livre dans loubli, et à valoir à l’auteur sa réputation de pédant illisible. Il ne convient pas d’être si dédaigneux, car ces remarques sont une mine de renseignements de toutes sortes pour l’histoire des livres et des mœurs du temps, et même, et tout d’abord, pour l'histoire des mots.

Dans le Francion, Sorel à défendu l'usage des termes populaires ; dans le Berger extravagant, il critique mulignement les rares mots nouveaux qui se glissent dans la langue, et fixe ainsi leur date. Voici, dès la seconde page de la préface, lexplication du vers d’Alceste :

Franchement il est bon à mettre au cabinet,

de ce vers qui à fait couler des flots d'encre, et d'encre grasse. « Chacun demeurera d'accord, dit Sorel, en grondant contre les Orontes de son temps, que si l’on voulait n'être plus trompé, il serait besoin d'établir un censeur de livres qui ne donnât congé qu'aux bons d'aller de par le nionde, et condamnât les autres à la poussière d’un cabinet ». Cette phrase de 1627 donne l'exemple le plus ancien de cette acception du mot, et elle est confirmée par un passage du Francion!, qui prouve que l’équivoque,

(1) Francion, livre XE, p. 435.

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