LA NOBLESSE DE SOREL
Je sais un paysan qu’on appelait Gros-Pierre,
Qui n’ayant pour tout bien qu’un seul quartier de terre, Y fit tout à l’entour faire un fossé bourbeux,
Et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux f.
Est-ce de Thomas Corneille qu’il s’agit, comme l’a prétendu l’abbé d’Aubignac? Mais ses parents lui ont donné ce nom de terre, dès l'enfance, pour le distinguer de son frère ; ses amis appellent tous les jours ainsi «le spirituel Isole?.» En quoi De l'Isle serait-il plus ridicule que Despréaux ? Alors c’est de Charles Sorel, au dire du Père Niceron. Mais en 1663 il était bien oublié du public, le trait n’eût pas porté. Les vers cités critiquent simplement un travers bien ancien, mais surtout répandu à partir du XVIe siècle. Depuis que, dans la confusion des guerres civiles, bourgeois et manants s’anoblissent à l’envi, qu’on voit des compagnies entières de paysans enrôlés par force prendre de ces noms rustiques3, qu’on rencontre partout M. du Pré, M. du Val, M. du Buisson, les familles anciennes éprouvent le besoin de se vieillir et de reculer leurs origines. « Il n’y a si petit écuyer qui ne se croie fils de quelque roi d'outre-mer, » écrit Montaigne, lui-même sujet à caution. C’est toujours à l'Angleterre qu’on se rattache, à moins que ce ne soit à l’antiquité classique, preuve visible de l'influence de la Pléiade. Dans les Sept livres de ses honnétes loisirs le seigneur de la Motte-
(1) Œuvres de Molière, édition de MM. Eugène Despois et Paul Mesnard, t. II, p. 171. — Au seizième siècle, ce nom de de l'Isle, porté par un avocat, François de l’Isle. et traduit par lui en Insulanus, excite déjà la verie d’E. Pasquier (Œuvres, in-lolio, Trévoux, 1723, tome Il, p. 1192):
Insula seu rapidis includitur æquoris undis, Seu domus est, nam vox unica utrumque sonat, Debueras aliud sortiri nomen, etc.
(2) Par ex. dans le Panégyrique de l’École des femmes, Paris, Sercy,1663.
(3) Les Bigurrures de Tabourot des Accords, édit. de 1662, in-12, p. 339, 455, 457.
Messemé en Anjou, François le Poulchre, raconte gravement qu'il descend d’Appius Claudius Pulcher ; du reste il se trouve en bonne compagnie,et tous ses voisins sont Romains, eux aussi: Rome n’est plus dans Rome. Les Sorel ont préféré choisir des ancêtres en Angleterre 1; il est inutile de les contredire.
Si Charles Sorel lui-même ne tient pas trop aux rois d'Angleterre, il a d’autres homonymes plus connus, dont il se réclame énergiquement. C’est Estor de Sorel (cité par Olivier de la Marche), qui a renouvelé le dévouement de Nisus pour Euryale, et qui, plus heureux, à épousé la cousine de son ami; c’est surtout Agnès Sorel, la Dame de Beauté. Notre auteur a fait de longues recherches sur la famille de son héroïne, il a réuni tous les textes se rapportant à son histoire, il est même allé jusqu’à Loches recueillir les inscriptions latines de son tombeau, qu'il est le premier à citer ; enfin il a eu entre les mains l'album de Mme de Boisy, où, suivant la tradition, François [er écrivit de sa main le quatrain fameux à la gentille Agnès. Est-il besoin d'ajouter que Sorel soutient une opinion aujourd’hui discréditée, et qu’il nous montre Agnès Sorel excitant le courage de Charles VIT, le menaçant, s'il n’est pas assez brave pour reconquérir son royaume, d'aller rejoindre le roi d'Angleterre? S'il s’est trompé, c’est en compagnie de nombreux historiens, et il n’a fait, pour son compte, que recueillir les traditions conservées par la famille des Sorel d'Uony 2.
(1) Cette manie persistait encore au XVII: siècle. Ex.: le président Bailleul qui se rattachait aux Baliol, les rois d’Ecosse, au dire de Tallemant ; le ministre Colbert, qui avait des prétentions analoeues ; la famille des Poquelin elle-même, qu'un commentateur du XVII* siècle voulait rattacher à un ollicier desgardes écossaises sous CharlesVIl.
(2) Sur les Sorel d'Ugny, et sur la légende d'Agnès Sorel, voir un texte nouveau à l’Appendice, N° IV,
LA PARENTÉ D'AGNÈS SOREL. ÿ
Ici la vérité se laisse entrevoir. Il est bien probable qu'entre les parents d’Agnès Sorel, et les Sorel d’'Ugny, qui portaient le même nom, qui habitaient dès le XVe siècle le même canton de la Picardie, il existait quelque lien de parenté. En tout cas les Sorel d'Ugny n’ont pas cessé de revendiquer cette parenté, quand ils pouvaient citer d’autres alliances illustres avec les Rouvroy de Saint-Simon et les Montmorency. Au XVII siècle cette famille était représentée par plusieurs vaillants soldats, dont Charles Sorel a pris plaisir à enregistrer les exploits. Les dames, instruites, lettrées, étaient heureuses d’avoir un correspondant parisien?. Voilà donc les cousins et les cousines de notre romancier retrouvés. Mais sont-ils bien authentiques ? On peut en douter. Suivant toute vraisemblance, le grand-père de Charles Sorel, le petit magistrat de Picardie, aura profité de son nom pour s’introduire chez les Sorel d'Ugny, s'approprier leurs prétentions, et les rapporter à son frère Pierre Sorel, seigneur de la Neuville, qui va nous donner le mot de l'énigme. Celui-ci est «la gloire de la famille, » et sa biographie nous à été racontée par son petit-neveu3, dans les moindres détails.
Nous le trouvons d’abord à la cour des Valois. Valet de chambre du roi, ilest lié avec tous les poètes de la Pléiade, avec Ronsard, avec Desportes, avec Louis d'Orléans, avec Baïf surtout, qui lui adresse une pièce de vers célèbre en l'honneur d'Agnès Sorel, son illustre parente. Plus
(1 et 2) Charles Sorel, Histoire de Louis XII, p. 372, 373. — Avertissement de la Science universelle (1647), p. 379 et suivantes. — Œuvres diverses, 1663, p. 207 ct 477. Lettre à Mesdemoiselles de Sorel.
3) Voir l'avertissement de la Fortune de la cour, 1622; la Science universelle, 1647, tome I, p. 879, et la Biographic latine composée par Guy Patin: Elogium Nicolai Sorelli, Urbis Sexunniensis praefecli, auclore G. P. B. D. M. P. — Cet éloge ‘ait parlie des poésies latines de Nicolas Sorel jubliées par Charles Sorel,
tard, ami de Bussy d’Amboise et du due d'Alençon, il les suivit dans l'expédition de Flandre, et reçut en récompense de ses services la prévôté de Sézanne, où il mourut dans la retraite. Pierre Sorel laissait « un assez gros volume d'Œuvres poétiques, imprimé en 1586, » et des Mémoires qui ne furent publiés qu'en 1640, sous le titre de la Fortune de la Cour. par les soins de son fils Nicolas Sorel, et de son petit-neveu, Charles Sorel, historiographe de France.
Rien de plus exact au premier abord que toutes ces assertions. Les deux sonnets adressés par Ronsard! et par Desportes à M. Pierre Soreau, valet de chambre du roi, nous reportent à la même année que la pièce de Baïf, en 1578 ; le seigneur de la Neuville figure dès 1576 sur les Etats du duc d’Alencon ?, et le même nom se retrouve un peu plus tard dans les comptes de la ville de Sézanne. Si l’on y regarde de plus près, on s'aperçoit que Sorel a fondu en un seul cinq ou six personnages différents. Le gros volume d'Œuvres poétiques (imprimé en 1566 et non en 1586) appartient à un Pierre Sorel, de Chartres,mort vers l’année 15685. Les vers de Baïf peuvent et doivent avoir été adressés à un Sorel d'Ugny. Le Pierre Soreau, ami de Ronsard et de Desportes, est un Parisien, issu d’une famille de robe qu’on peut suivre jusqu'au milieu du XVII siècle #.
(4) Ronsard, édit. Blanchemain, t. V, p.346. — Desportes, éd. Michiels, p. 473. — Baïf, éd. Marty-Laveaux, t. IT. p. 92.
(2) Etat des gages des seigneurs de La maison de Monsieur frère du roi, transcrits dans les Mémoires du duc de Nevers, in-folio, t. 1, p. 578.
(3) Les Œuvres poétiques de P. Sorel, Chartrain, 1566, in-#, Paris, Buon. — Ce P. Sorel séjourna, lui aussi, à la cour des Valois, comme en témoigne une pièce expressive, dédié à M. Archambault, secrétaire et maître des deniers de la Chambre de la Majesté du Roi.
(4) Contrat de mariage de Pierre, ou Claude Soreau, valet de chambre ordinaire du roi, avec Jeanne de Loynes, du 10 juin 1568. Ce contrat,
conservé dans l'étude de M° L’Huillier, notaire à Paris, nous a été indiqué par M. E. Picot. — Ledit Pierre Soreau a des parents magistrats