LES SUPERCHERIES DE CHARLES SOREL
Le seigneur de la Neuville, conseiller du due d'Alençon, s'appelle de son vrai nom Louis de Hacqueville!, et les prétendus mémoires du même, acceptés comme tels par des historiens de profession?, ne sont autre chose qu’un ouvrage assez rare du XVIe siècle, le Bonheur de la Cour, de Pierre de Dampmartin 3, revu, corrigé, et considérablement augmenté par Charles Sorel. Reste un sieur de la Neuville, Pierre Sorel#, prévôt de la petite ville de Sézanne où sa famille est établie depuis des années, pour ne pas dire des siècles 5. C’est aux environs de Sézanne dans
qui figurent dans les poésies manuscrites de Louis d'Orléans, Manuscris fr. 863, p. 623. 630, 631 et dans les Dossiers du Cabinet des titres, n° 60,479 et60,480. Un de ses descendants, Antoine Soreau, avocat au parlement, cité par Sorel (Bibliothèque française, p. 203), publie en 1661, à Paris,une traduction des Lettres de Brutus et de Cicéron.
(1) Pierre de Dampmartin, dans les ouvrages moraux où il a dépeint la cour du duc d'Alençon, met toujours en scène un vieux seigneur de la Neuville, sans autre désignation. C'est ce fait qui a permis à Charles Sorel de copier le Bonheur de la Cour dudit Dampmartin, en l’attribuant à son oncle Pierre Sorel de la Neuville. Le seigneur de la Neuville, mis en scène par Pierre de Dampmartin, s'appelait de son vrai nom Louis de Hacqueville, sieur de la Neuville. Voir la pièce que lui a dédiée Jean de la Gessée dans les Discours de temps, de fortune, et de la mort. Bibl. nationale. Y, 4675.
(2) Par ex. par Colomiès, Bibliothèque choisie, p. 246. Le mauvais texte de Sorel a encore élé réimprimé, comme plus complet, par T, Godefroy à la suite de son édition des Mémoires de lu Reine Marquerite. Bruxelles, 1713, in-12,t.11, — Les additions sont d’une rare naïveté.
(3) Dampmartin, (Bonheur de La Cour, 1592, in-19, p.137), fait un réquisitoire contre les favorites en général, Sorel,(Fortune de la Cour, p. 157-164,) introduit une exception pour Agnès Sorel.
(4) Cabinet des titres, Dossier 60,483, n° à. Quitltance de 1599 de dame Marie Champy, veuve de feu noble homme M. Pierre Sorel, vivant prévôt dudit Sézanne, et fille du procureur Jean Champy, de la même ville. (Registres conservés à la mairie de Sézanne).
(5) Chevillard, Dictionnaire des anoblissements, t. IT. p. 177, cite Guy Sorel, dit de Pleurre, bailli de Sézanne et sa postérité, anoblis en 1361. — Cette postérité fort nombreuse figure dans la liasse 1075 des Arehives judiciaires de l'Aube, liasse dont M. A. Babeau à déjà tiré plusieurs intéressants articles. (L'armement des nobles et des bourgeoisau XVII siècle dans la Champagne, Revue historique, 1884.) Une branche des Sorel de Sézanne s'établit à Troves, vers le milieu du XVI° siècle,
la jolie vallée du Morin, que Charles Sorel à placé la scène du plus agréable de ses romans, le Berger extravagant; c’est là que se trouvait le petit domaine de Souvigny ou de Soigny !, où il venait souvent renouer avec ses cousins, prévôts, avocats, médecins, apothicaires, tous braves gens hantés des mêmes visions nobiliaires. Voilà ses vrais parents et sa véritable patrie.
Si mince que soit le résultat de longues recherches, il ne nous déplaît pas de savoir que notre romancier satirique se rattache à une province malicieuse entre toutes, et qu’il est Champenois « pour tout potage. » Rendons-lui cette justice que s’il partageait les prétentions de tous les siens, il n’en était pas dupe.Au temps même où il suivait la cour, il tenait plus, le Francion en témoigne, à sa bonne bourgeoisie qu’à sa prétendue noblesse. Dans un autre de ses ouvrages, il a pris le titre de « bourgeois de Paris, marguillier de sa paroisse? ; » dans une Gazette comique de 1682, il s’est exprimé ainsi : « Pour retrancher les querelles qui arrivent journellement touchant l’antiquité des races, a été ordonné que l’on ne pourrait tirer l’origine de son extraction plus avant que trois mille ans devant le déluge, sauf à ceux qui en auront des titres authentiques, passés devant notaire royal et non autres. » Pourquoi donc défendait-il les siens avec une telle opiniàtreté? Ce petit bourgeois, qui à si souvent exercé sa verve et la fille de M° Sébastien Sorel, apothicaire, épousa le D' Belin, correspondant de Guy Paliu, ami ct parent éloisné de Charles Sorel. — Lettres de Guy Patin, (Rotterdam, 1725 £. IV. p. 154,) au D' Belin, de Troyes: « M. Sorel,le comique, historiographe et Parisien, m'a ici rapporté le long récit que vous et M. Allen lui aviez fait de moi. »
(1) Quoique Sorel ait quelquefois signé de Souvigny, le privilège de son livre Les Droits du roi, 1666, l'appelle sieur de Soigny. — Socignyaux-Bois, Marne, canton de Montmirail, 78 hab. Ce Soigny dépend du doyenné de Sézanne. Comp. le Répertoire archéologique de l'Aube, par
M. d’Arbois de Jubainville, p. 22 et suivantes à 179, (2) Voir le chapitre XII et l’Appendice, N° II.