LE PORTRAIT DE CHARITE
retournait parfois contre luit. Une des inventions dont Sorel était le plus fier, puisqu'il l'a longuement commentée et plusieurs fois reproduite, c’est une image allégorique dessinée sur ses indications par le graveur Crispin de Pas ?. Elle représente une beauté telle que la décrivent les poètes, c’est à dire belle à faire peur, avec ses yeux qui sont de vrais soleils, ses joues couvertes de vraies roses et de vrais lys, ses cheveux crêpelés, pleins de chaîneltes et d'hamecçons pour retenir les cœurs captifs. La plaisanterie nous parait bien lourde à distance ; elle n’est que juste quand on relit les poésies les plus célèbres du temps, les vers de Marini « sur les beautés corporelles de la Reine Marie de Médicis, » ou bien la Métamorphose des yeux de Philis en astres. La caricature imaginée par Sorel venait à propos ; elle fut souvent imitée par les graveurs populaires %, et les écrivains du temps y ont fait plus d'une fois allusion #.
Aurait-elle vraiment un autre intérêt ? Est-ce à Sorel, comme on l’a dits, que Pascal aurait pris une de ses comparaisons les plus célèbres, celle « de la jolie demoiselle, toute pleine de chaînes et de miroirs ? » Non pas sans doute que Pascal ait jamais lu le Berger extravagant,
(4) Livret, p. 204. — Dans un sonnet en l'honneur de la vicomtesse d'Auchy, Malherbe avait écrit ce vers :
Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards.
« Madame de Rambouillet disait qu'il avait raison, car ses yeux pleuraient presque toujours et l'Amour y pouvait trouver de quoi tremper ses dards, tout à son aise, » (Tallenanlt, tome !, p. 324). — Les plaisauteries de ce genre abondent dans le Berg Tr ectravaqunt.
(2) Berger extravagant, livre 1, p. 62. Le graveur n’a eu qu'à représenter par le dessin, la pièce célèbre de Joachim du Bellay, Contre les Pétrarquistes. :
(3) On sait que, de nos jours, le graveur Grandville a eu la même idée,
(4) Voir en particulier les Fisionnaires de Desmarets, acte 1, scène IV,
ÿ) M. Fournel, La liliéralure indépendante au XVII siècle, p. 227.
mais le portrait de Charite a figuré plus d’une fois dans les ballets de la ville et de la cour jusqu’en 1653 ! : il était très connu et ila bien pu frapper celui qui ne dédaignait pas de parler de Scaramouche. Si flatteuse qu'elle soit pour Sorel, cette explication ne vaut pas l’ancienne. M. Havet a montré que Pascal s'était borné à modifier légèrement une phrase de Balzac sur l’éloquence?. Mais cette phrase même, Balzac, grand copiste, l'avait prise à Mlle de Gournay qui, elle, l’appliquait avec plus de goût à la poésie. Pascal lui a rendu, sans le savoir, sa première destination. Les expressions montrent bien du reste qu’il ne s’est pas souvenu de Sorel. Les miroirs et les chaînes dont il parle ne sont pas allécoriques? :; ils désignent ces
(1) Voir le Ballet des Romans et le Ballet de la Nuit, 1653, # partie, entrée VI. — Dans ce dernier ballet « l'humeur mélancolique s'exprime cenla personne d'un poète et d’un philosophe dont l’un fait voir sa maîtresse telle que la représente le Berger extravagant. »
(2) Balzac, Socrate chrétien, fin du discours VII, cité par M. Havet. (Pensées de Pascal, tome I, page 194). « O Rhétoriciens, qui faites des paraphrases.. qui vous a dit que les prophètes et les apôtres soient de votre humeur ? Ne pensez-vous pas leur faire plaisir de leur prêter silibéralement et sans qu'ils en aient besoin vos épithètes et vos métaphores ? Ces ornements les déshonorent, ces faveurs les désobligent. Vous pensez les parer pour la cour et pour les jours de cérémonie et vous les cachez comme des marices de village sous vos afliquets et vos bijoux, »
Mile de Gournay, (l'Ombre, 1626, Sur la version des poètes antiques, page 425) critique l'école de Malherbe cet ses rallinements. « Éclats et censures s’il vous plait non seulement pour dégrader les Muses de leur majesté superbe, quand ils ne les dégraderaient que du seul droit des métaphores, mais encore pour les embabouiner de sornelles ct les parer de bijoux de verre, comme Épousées de village, au lieu de les orner et orienter de perles et diamants à l’exemples des grandes princesses. »
(3) Pour ces chaînes et miroirs, voir les costumes du XYI' siècle, planches 26%, 265, 266, 273, 276, 277, tome IV du Costume historique, de M, Racinet. Ces objets sont suspendus à un demi-ceint ou ceinture d'argent, qu'ambitionnent même les servantes. Le miroir est entouré de plumes de façon à servir en même temps d'éventail. L'usage de ces chaînes disparait à la ville au XVIT° siècle; on ne trouve même plus