LE BANQUET DES DIEUX
plus fait de toile. Car il faut que l’on sache que le linge des dieux est fait avec le fil de la vie des hommes que l’on dévide au ciel, quand les Parques l’ont achevé. Celui qui a été pour les personnes vertueuses et illustres, est employé aux chemises, aux mouchoirs et au linge de table, mais pour celui qui vient des personnes rustiques et grossières, on n’en fait rien que des nappes de cuisine et des torchons. Ainsi rien ne se perd au monde, et bien souvent, quand il pleut, c’est que Junon coule la lessive. » Malgré toutes les remontrances de son épouse, Jupiter persiste dans son projet, et envoie Mercure lancer ses invitations dans tout l’univers.
Bientôt les conviés arrivent tous : Pluton avec sa femme, devenue si sotte depuis qu’elle est aux enfers qu'elle ne sait plus faire la révérence, et Mars éblouissant sous le harnais, la moustache retroussée en garde de poignard, et Vénus, et Phébus qui n’a pas eu le temps de prendre son bain, ni de prévenir Amphitrite: « Elle me traite à table d'hôte, j'ai peur qu’elle ne me fasse payer pour aujourd'hui, encore que je n’aille point souper chez elle. » Seule, la Discorde a été oubliée à dessein.
Le repas commence, énorme, pantagruélique. Vulcain, chargé de la cuisine, a trouvé un peu maigres les Idées des philosophes ; par son ordre, les Cyclopes sont allés détacher les signes du Zodiaque bons à manger ; le Lièvre, le Cygne, le Bélier, le Taureau, l'Écrevisse et les Poissons, tout y passe. Les dieux mangent comme des dieux et boivent d'autant; au dessert toutes les langues se délient; surtout celle de Janus, qui a profité de son double visage pour vider les bouteilles du buffet placé derrière lui. Cependant les neuf Muses accordent leurs instruments et alors commence le bal, le carnaval de l’Olympe. Quelques
dieux, qui sont allés se déguiser, rentrent en bande dans la salle, et Vulcain, travesti en reine, présente aux dames le momon, lorsque pénètrent à l’improviste des gens qu’on neconnaissait pas. Ils demandent justice à Jupiter, ils réclament contre ces « affronteurs » qui les ont dépouillés de leurs privilèges, si bien qu'on a cru qu'ils n'étaient plus au monde et qu'ils n’ont pas été priés du banquet. — « Ce jeune galant que voilà près de toi, lequel fait si bien le beau avec sa moustache dorée, devrait-il pas être content d’avoir la conduite du chariot qui donne le jour, sans se vouloir dire conducteur des Muses ? C’est moi qui le suis : je suis le vrai Apollon, fils de Jupiter et de Latone, et dieu de la prophétie, de la poésie et de la musique, et lui est fils de Titan et d’une divinité inconnue. » Diane apostrophe la Lune, le Temps montre sa faux à Saturne; chacun trouve son rival criant, menaçant. Avant qu’on ait eu le temps de chercher aux Champs-Elysées Homère, Hésiode et les autres généalopistes, la bataille s'engage entre les anciens dieux et les usurpateurs, et si meurtrière que Jupiter prévoit un cataclysme universel. Au moins veut-il en avoir l'honneur : il lance son foudre au milieu des combattants, et réduit tout en poudre, le palais, les dieux et lui-même. Depuis: ce jour, on ne sait ce qu'ils sont devenus. Ils ont fait place au vrai Dieu: « Quiconque voudra donc encore parler de ces divinités sans pouvoir, s'assure, qu'après avoir oui ce récit, on le tiendra pour un homme qui, n’estimant rien. que ce que les anciens nous ont laissé, s’imagine qu’il y à de l'honneur à faire le sot à l’antique. »
Telle estla conclusion victorieuse de Sorel. Mais peut-être s'est-il fait la partie trop belle, peut-être a-t-il trop inventé: les dieux sont ridicules dans sa parodie, ils ne le sont.