L'HOMME ET L'ÉCRIVAIN
aux dépens des nobles, voulait qu’on sût qu’il avait des parchemins à revendre: « Grands qui vous enorgueillissez de votre illustre naissance, du sang qui coule dans vos veines, lisez la généalogie du pauvre hère, que vous regardez avec cette morgue insultante que le noble montre toujours au roturier. On a soigneusement conservé ce précieux titre dans sa famille, et c’y fut une inviolable loi que chaque descendant inscrivit son nom sur l'antique rouleau de vélin, où étaient ceux de ses ancêtres, lequel était roulé sur un cylindre de buis, enfermé dans un coffret bien ciré de bois de noyert. » De qui sont ceslignes? Encore de Charles Sorel ? Non, d’un autre romancier réaliste, de Restif de la Bretonne, qui descend de l’empereur Pertinax. Décidément, c’est une munie : à deux siècles de distance, la même vanité ramène le même ridicule.
Celle de Charles Sorel n’était pas petite, comme il arrive pour les auteurs précoces. Il pensait peu de bien des autres, beaucoup de lui-même, et il le disait comme il le pensait, souvent, dans le monde et dans ses livres. Ouvrez le premier venu parmi ceux-ci, vous verrez avec quelle coquetterie naïve il se rajeunit, avec quelle admiration attendrie il se considère. Il aime surtout à rappeler sa jeunesse, quand il était dans la force et la joie du talent. À quoi l’a-t-il employé ce talent? A tout : il a fait des vers dont nous ne parlerons pas, et pour cause, des romans romanesques, des romans satiriques et encore des romans romanesques, de petites pièces pour les ruelles bourgeoises, des recueils de jeux de société, des journaux comiques, des ouvrages d'histoire, de bib'iographie, de critique, de médecine, de sciences,
(1) Restif de la Bretonne, les Contemporaines, éd. Assézat, t. I. p. 35.
d'éducation, de morale et de piété, le tout un peu mêlemèle, et sans beaucoup d'ordre ni de méthode. Quand on voit rangés devant soi tous ces vieux livres reliés en veau brun, presque tous de grandeur raisonnable, compacts, d'une impression serrée, on ne peut se défendre d’un légitime effroi, et l’on se dit qu'ils sont trop. N’aurionsnous done affaire qu'à un de ces brouillons dont l'originalité est vite épuisée, et qui n’ont plus pour génie qu'une longue impatience ?
À la lecture, à la réflexion, l’ordre se fait : à travers cette masse d'ouvrages, un même esprit circule, facile à reconnaitre, &’est l'esprit gaulois, le bon sens railleur. Si cet esprit s'allie à des qualités plus hautes, il produit les œuvres les plus achevées de notrelittérature. S'il est seul, il suffit encore pour rendre intéressants des livres comme ceux de Sorel. Qu'à ses contemporains épris de sentiments faux ou convenus, Sorel offre des romans satiriques ; qu'il nargue les écrivains à la mode, raffinés ou pompeux, d'Urfé ou Balzac; qu'il se raille des précieuses, tout en partageant leurs plaisirs, en parlant au besoin leur jargon; qu'il critique les fables, les mensonges de l’histoire officielle : c'est partout le même homme, la même malice un peu grosse, quelquefois grossière, toujours juste. Cette malice perce jusque dans ses ouvrages de sciences. Au milieu d'une discussion abstruse sur le mouvement de la terre, on rencontre des passages comme celui-ci : € Il y en à qui ont si peur qu'il ne se brise quelque chose dans le tournoiement de la terre, que si tôt que quelqu'un en à écrit, is font vitement quelque traité contre cela, comme si c'était un clou, qu'ils y fichassent promptement pour la raflermir. »
A l'auteur comparons l'homme, Ce portrait, fait de lui