LES COMÉDIES BURLESQUES
prétendre « que le dessein de ses jeux était non pareil. » Plus de décors qui montrent la corde, plus de théâtre enfumé où l’on étouffe; c’est en plein air, en pleine campagne que le Berger extravagant et ses amis se donnent le plaisir de la comédie : les arbres sont de vrais arbres, les rivières de vraies rivières, et tout le reste à l'avenant. Après avoir hésité entre plusieurs sujets, les acteurs s'arrêtent au Ravissement de Proserpine. Chacun choisit son rôle et un style approprié, qui est la parodie d’un des styles à la mode parmi les romanciers. Vénus ne parlera que par hyperboles, c’est dans son caractère ; Pluton en pédant, car il vit avec les morts ; Proserpine, une mijaurée, emploiera les équivoques et les allusions, un autre les proverbes, un autre l’argot des faubourgs ; il suffit d'un jour pour monter la pièce.
Vénus apparait la première sur la montagne d'Eryx, une taupinière !, et s’entretient avec Carmelin qui représente l'Amour, en caleçon, avec des ailes d’oison dans le dos. Il est à chevauchon sur un court-bâton suspendu à un arbre ; un grand valet tire vigoureusement la corde pour le faire voler. Cette fois l'émotion inséparable d’un premier début n’est pas un vain mot. L’Amour réussit cependant à lancer une flèche à son oncle Pluton qui passe dans un chariot. Aussitôt Pluton aperçoit Proserpine « faisant des bouquets à l’entrée d’un petit bois ;» il saute en bas de son siège, jette la jeune fille sur son char « comme un sac de blé, » fouette ses chevaux, et s'éloigne sans s’arrèter aux reproches de la Nymphe Cyane, représentée par Lysis qui se dresse ruisselant, hors d’un fossé.
Il n’en coûte pas plus pour mettre en scène l'expédition des Argonautes. Les spectateurs prennent place sur la
(1) Berger extravagant, livre IX, p. 183 ct suiv.
berge de la petite rivière du Morin: sous leurs yeux une barque remplie de gais chanteurs aborde dans la petite île d'en face, et bientôt ramène Médée, parée de la Toison d’or. On en verrait bien d’autres s’il ne tenait qu'à Lysis, qui voudrait jouer toutes les Métamorphoses d’Ovide, toute l'Enéide de Virgile, et qui trace, eu attendant, le projet d’un Orphée descendant aux enfers, pour supplier Pluton de bien garder sa femme.
Le meilleur burlesque paraît bientôt médiocre, et le burlesque de Sorel n’est pas du meilleur. Nous lui avons fait tort assurément, en réunissant aux parodies du Berger extravagant, plusieurs pièces qu'il a publiées à diverses dates. De toutes ces pièces, la plus ancienne est aussi la plus intéressante: le Banquet des Dieux rappelle quelquefois la verve du Typhon. Sorel n’a pas la naïveté malicieuse de Scarron, ni son leste petit vers ; mais, venu avant lui, il a deviné tous ses procédés, et il ne mérite pas d'être confondu dans la foule de ses copistes !. Les pages burlesques du Berger extravagant annoncçaient une lutte sérieuse, et ces bouffonneries étaient une machine de guerre.
Si l'ironie de Sorel manque de légèreté, c’est qu'il est trop convaincu de ce qu'il dit, c’est qu’il déteste de bonne foi les anciens, que Scarron chérissaittout en les parodiant. On voit bien qu'il a les yeux fixés sur son temps, et qu’il veut frapper les modernes à travers l'antiquité. La mythologie figure partout, dans les tableaux de Rubens, dans les carrousels et les fêtes de cour, dans les entrées des rois et les réceptions officielles qui prêteut à rire aux acteur
(1) Sorel à loué plus tard le talent de Scarron, mais il a jugé sévèrement ses insipides imitateurs. (Connaissance des bons livres, p. 225).