‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 62 sur 176 · QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES · texte numérisé non relu

QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES

s'adressent dans la mêlée, les répétitions, les contradictions, les détails prolixes, les épithètes invariables , les comparaisons triviales, tout est matière à critiques pour Sorel ; il a déjà les idées de Perrault et de la Motte, malheureusement aussi le style de Madame Dacier. Quant à Virgile, il n’est pas mieux traité qu'Homère ; les Métamorphoses dOvide ne valent pas les pièces du même genre qui sont en vogue dans les ruelles ; tous les anciens sont successivement bafoués, et avec eux leurs imitateurs, les poètes et les romanciers.

Voilà donc la querelle des anciens et des modernes commencée dès 1627. Certes, elle n’a pas été engagée par le seul Sorel qui nous apparaît de loin, comme un clairon plus bruyant qu'important; on n'aurait pas de peine à retrouver chez plusieurs de ses contemporains les mêmes idées, soutenues avec plus de goût, sinon avec plus de force !. Et cependant, il a son rôle à part parmi les adversaires de l’antiquité : si l’ardeur de sa foi l’a souvent trompé, elle lui a inspiré aussi plus d’une idée originale. Le premier, il a proscrit le mélange des traditions païennes et chrétiennes; prosateur, ennemi de la poésie, il a pourtant senti la poésie du christianisme, il a déclaré sa religion non-seulement meilleure, mais plus belle que la mythologie: « La Vierge qui conçoit et enfante vaut mieux que Minerve, sa chasteté que celle des Muses; pour ce qui est des miracles de Jésus-Christ changeant l’eau en vin, il surmonte en ceci la puissance de Bacchus ; la déesse Cérès perdit entièrement son crédit, lorsque de cinq pains, il nourrit une si grande multitude d'hommes qui l'avaient suivi dans le désert: marchant dans les eaux

(1) Voir Théophile, édition Alleaume, tome I, p. 396. — Id. Théophile et Ogier cités par M. Petit de Julleville, Leçons de littérature francaise, tome |, p. 235 ct 246,

sans y enfoncer, il a marché sur la tête de Neptune, il a rompu son trident, il à fait abimer Thétis, Protée et autres divinités marines. Ayant fait éclipser le soleil à sa mort, Apollon a été vaincu; étant descendu aux enfers pour délivrer les pères des limbes, il à ôté à Pluton et à Proserpine les clefs du ténébreux royaume. » N'est-ce pas [à déjà, avec un certain éclat de style, le programme de Desmarets de Saint-Sorlin ?

Ainsi, presque toutes les questions littéraires qui vont passionner le X VIT siècle, ont été posées de bonne heure; le livre de Sorel, qui les appelle, ou les rappelle, a tout l'intérêt d’un livre à thèses, si ses défauts ne sont que trop visibles. Composer un roman où la fantaisie la plus extravagante s'allie à l'observation des mœurs rustiques et bourgeoises : ce n’est pas assez, mener de front la critique de l’Astrée et celle de tous les romans du temps, attaquer tous les poètes, anciens et modernes, faire le procès de la poésie elle-même et celui de la mythologie par dessus le marché, inaugurer le burlesque, et montrer les beautés poétiques du christianisme, c’est peut-être entreprendre beaucoup de choses à la fois. Peu de livres sont d'une lecture plus difficile, aucun ne vous fait mieux connaître Sorel avec ses qualités, sa hardiesse de vues,

(1) Sorel, Pensées chrétiennes sur Les commandements de Dieu, 1634, p. 73, ibid. 64, 70.

(2) Dans ses Observations sur lOde de Chapelain à Richelieu (Bibl. Nationale, Manuscrits français, 23312), Costar se moque longuement des poètes qui personnifient les fleuves, le Rhin ou le Danube, dans des pièces modernes. — En revanche voici les idées de Boileau sur le merveilleux chrétien, résumées dès 1642. (Nouveau recueil de lettres de dames, par Grenailles, chez Quinet, 1642, tome I, p. 413.) « Un fanfaron soutient que les chefs-d'œuvre de poésie se faisant plutôt par caprice que par raison, on n'en saurait l'aire sur nos mystères, qui ne tombent pas sous la fantaisie, étant de la nature de la religion, qu'elle est intellectuelle en son essence, quoiqu'elle semble être sensible en son aeCesSoire, »

QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES 1re

et ses défauts. Il n’a pas impunément médit de la poésie et de la contrainte salutaire du vers. Un de ses contemporains, dans une diatribe du même genre, avait soin d'ajouter :

O Muses, toutefois, ne me changez en pie !:

Sorel à été bien bavard, il à fait un roman de pièces et de morceaux, mais les morceaux en sont bons, ne craignons pas de le répéter.

(1) Certon, Invective contre Les Muses, 1610.

Les occupations diverses de Sorel. — Il revient au roman romanesque. — La seconde Cdition de lOrphyse de Chrysante.— La Suite de la Polyxène et son histoire ; les noms de Polyxène et d’Aminthe dans les Précieuses ridicules. — Les romans romanesques finissent par ennuyer Sorel ; il retourne encore une fois au roman comique.

Le Berger extravagant réussit médiocrement, Sorel, avec son érudition confuse, ne devait s’attirer que peu de lecteurs, et les auteurs qu'il avait attaqués ne pensaient pointà lui en procurer. C’est à peine si quelques misérables écrivains, trompés par le succès du Fr'ancion, imitèrent le nouveau roman : pendant quelques années, on vit paraitre des Gascons exætravagants, des Chevaliers hypocondriaques et d’autres plates imitations du Berger extravagant.TLongtempsaprès Thomas Corneille tira du roman oublié une jolie pastorale burlesque !, mais le succès de Ja pièce ne décida pas le public à revenir à l'original. Un peu plus tard, De Visé pouvait accuser Quinault d'avoir pris une partie des idées de sa pièce « La Mère Coquette », dans le roman de Sorel, sans craindre que personne allàt vérifier l’inexactitude de ses assertions ?.

Sorel s'attendait à moitié à cet insuccès. Content d’avoir ridiculisé tous les romanciers, il avait juré de ne plus

(1) Th. Corneille, le Perger exlravugant, pastorale burlesque en einq actes, 1653. — La pièce a été traduite en allemand par Gryphius.

(2) Voir la préface des Amants brouillés ou de la Mère Coquette, par de Visé, 1665.

OCCUPATIONS DIVERSES DE SOREL 175 faire de romans et de se consacrer à des travaux plus sérieux. Depuis quelques années déjà, il étudiait l’histoire sous la direction de son oncle, Charles Bernard. L’Aver:- {issement sur l'Histoire de France, un de ses meilleurs ouvrages et un des plus courts, paraît en 1628, la même année que le Berger extravagant, et respire la même vaillance, la même bonne humeur. Le jeune critique jugeait nos historiens aussi faux que nos romanciers ; il voulait, à l’aide des documents originaux, transformer notre histoire nationale, en chasser les fables, y ramener la vérité. Ce ne fut pas sa faute s’il fut arrêté, dès ses premiers pas, par lacensure officielle ; il n’en acheta pas moins la succession de Charles Bernard, mais il futun médiocre historiographe, et ne devint plus historien que par accident !.

Dès lors cet esprit aventureux s’essaye dans tous les genres, et dépense de tous les côtés une activité inquiète. La liste des ouvrages qu’il à terminés ou qu’il prépare est déjà effrayante en 1635. Il écrit des compilations historiques, il étudie la théologie et publie des lettres morales et politiques, il parodie la gazette de Renaudot et fait des journaux comiques, il commence une grande encyclopédie scientifique, et perd son temps à réfuter les billevesées du père Gaffarel, inventeur de talismans constellés et d’onguents sympathiques analogues à la fameuse poudre de sympathie. On verra plustard ce qu'il y a à recueillir dans ces ouvrages médiocres, où l’auteur du Francion semble avoir oublié son propre précepte !: « on n’écrit jamais mieux qu'en suivant son naturel et son génie ». Dans l'intervalle, comme pour bien montrer combien il

(1) Nous reviendrons sur les essais historiques de Sorel dans le chapitre XI.

était indécis sur sa vraie voie, une circonstance inattendue le ramène au roman romanesque.

Le meilleur épisode de son mauvais roman lOrphyse de Chrysante, c'était la description de deux couvents, l’un sérieux, austère, soumis à la règle, l’autre aristocratique et mondain, une de ces abbayes de Thélème si communes autrefois. La satire de Sorel était toute générale, mais le public lui trouva après coup une application particulière. Maintes fois déjà la vie légère des chanoinesses du noble chapitre de Remiremont avait provoqué les plaisanteries de la cour de France. Ce fut bien pis, lorsque Gaston d'Orléans se rendit à l’abbaye en 1631, pour courtiser Marguerite de Lorraine, la sœur du duc Charles IV. Grande colère. grandes inquiétudes de Richelieu. Par ordre la gazette de Renaudot aiguise ses meilleures épigrammes : « Monsieur est parti, il y à huit jours, pour s’en retourner à Remiremont. C’est un des plus beaux séjours de la Lorraine, sur la frontière de France, qui, entre ses singularités, à une abbaye où cinquante deux des plus nobles et plus gentilles demoiselles du pays (entre lesquelles est la sœur de son Altesse de Lorraine), sont vêtues à l'ordinaire, sinon qu'elles: portent sur la tête une petite enseigne qu’on appelle un. mari, parce que vouloir se marier est la dévotion particulière de cette abbaye ? ».

. En dépit des plaisanteries et des. menaces, le due d'Orléans fit célébrer son mariage dans la chapelle du. couvent, mais le terrible cardinal voulut rompre cette, union à tout prix. Il envoya à Monsieur trois théologiens, pour lui apprendre qu'il avait été séduit par sa femme. (1) Histoire de l'abbaye de Remiremont, par M. l'abbé Guinot, Paris,

Douniol, 1859, p. 217.

@) Gaxette de Renaudot du 14 nov. 1631.

Page 1