LE NOM DE POLYXÈNE
préféré à son nom de baptême : « Polyxène, ce nom à une grâce, dont il faut que vous demeuriez d'accord. » — Le nom, peut-être, mais pas le roman ni la Suite de Sorel, et Von peut souhaiter pour le vrai Molière, qu’il nait jamais lu l’œuvre de son insipide homonyme.
Si les préfaces de Sorel éclaircissent la biographie de ce premier Molière, dont les bibliographes du XVIIIe siècle! ont voulu faire à tort un homme dethéâtre, un tragique, auquel notre grand comique, passionné pour la tragédie, aurait emprunté son nom ; si Sorel s’est associé lui-même à la longue réputation de ce romancier médiocre, nous préférons le voir collaborer avec le vrai Molière, et revenir au roman de mœurs. Dès 1635, comme pour racheter la
Mesnard (Molière, tome V, p. 442). Depuis le XVI° siècle le nom d’A/ceste était souvent porté par les héros de roman ou de théâtre. (Complainte d’Alceste sur l'ingratitude de Lydie, dans la Tricarite de C. de Taillemont, traducteur de l’Arioste, 1556, in-8'. — Les admirables faits d'ar mes d'Alceste, par Des Escuteaux, 1613. — Alceste ct Philinte, héros du roman de la Polyxène et de la Suile de Sorel. — Alceste, successivement prince et charbonnier, dans une pièce qui fit fureur à l'hôtel de Bourcognc,suivant Racan, (édit. Tenant de Latour, tome I, p. 357.) Le nom d’Alceste ne signifie donc rien, pas plus que celui d'Oronte.
(1) L'erreur est facile à expliquer. En 1610, Claude Billard dédie à la princesse de Conti une tragédie avec chœurs, intitulée Polyxène. En 1623, François de Molière dédie à la même princesse un roman également intitulé la Polyxæène. C'est le rapprochement de ces litres et de ces dédicaces qui a embrouillé Moréri ct Maupoint, quand ils ont dit que François de Molière avait composé une tragédie de la Polyrène, laquelle aurait été souvent représentée à la cour. Maupoint cile une épigramme de Racan, qui s'exprime ainsi sur l'œuvre de Molière :
Belle princesse, Lu te trompes De quitter la cour et ses pompes Pour rendre ton désir content.
Celui qui t’a si bien chantée, Fait qu'on ne t'y vit jamais tant Que depuis que tu las quittéc.
En réalité l’épigramme de Racan ne s'applique qu'au roman où l'on voit dès les premières pages la princesse Polyxène quitter la cour, comme elle le faisait déjà dans l’Asfrée, François de Molière n'a donc jamais fait de tragédies.
Suite de la Polyxène, il publie les Visions admirables du Pèlerin de Parnasse, série de tableaux de genre, de scènes de mœurs parisiennes. et de notes qu’il avait prises jadis pour son Francion.En 1618 nouvelle tentative, cette fois excellente. Toute la littérature semble alors être à la joie et à la gaité ; les poètes burlesques se moquent de l'antiquité et ne respectent pas les grands romans; au théâtre, la solennelle tragédie est délaissée pour la comédie de Scarron ; la vieille langue gauloise, que les précieux croyaient avoir détruite, reparaît plus drue et plus forte que jamais dans les Mazarinades. Les bourgeois ont trompé les prévisions du ministre : ils chantent toujours, mais ils ne payent plus, et c'est la Fronde, c’est la guerre, une guerre si peu sérieuse qu'elle n'interrompt ni les affaires, ni les plaisirs. Sorel essaya de peindre tous ces contrastes, et publia en 1648 une nouvelle histoire comique, celle de Polyandre. C’est un nouveau Francion, mieux écrit et moins libre que le premier.
Polyandre, histoire comique, 1648. — Les défauts et les qualités de
ce roman inachevé, — Comment on le jugeait au XVII et au XVIII siècle. — Analyse du roman. — La clef du roman. —
Les comparses : Neufgermain et Claude de l’Estoile — Les personnages principaux : le pédant Montmaur, le financier Emery, son lils,le président de Toré,et sa bru, Geneviève Le Cogneux, Madame Pilou, Madame Cornuel, Sarasin. — Les emprunts de Moière à Sorel. — Origine du Mariage forcé. — Origine de Monsieur de Pourceaugnac. — L'exposition et les principaux personnages du Tartuffe dans le Polyandre. — Comment Molière imite Sorel. — Madame Ragonde et Madame Pernelle, — Tartuffe et Polyandre. — Le nom, le costume et le caractère de Tartulfe. — Conclusion sur les emprunts de Molière à Sorel.
Les véritables auteurs dela Fronde étaient ces partisans avides et universellement décriés, qui s’amusaient à faire distribuer dans les rues des extraits de Cicéron et de Tacite « sur l'utilité des publicains!. » Sorel résolut de leur répondre en bon français. Il voulait expliquer leurs opérations sous la forme animée du roman, et introduire les profanes dans ces bureaux des rues de Savoie, de la Verrerie et Sainte-Croix de la Bretonnerie, officines des grandes fortunes. Malheureusement, il prit mal ses mesures. Au lieu de montrer d’abord les financiers à leurs affaires, il s’attarda à raconter leurs plaisirs, leur
(1) Le Journal de Dubuisson-Aubenay (t. 1, p. 585), cite ces extrails pris dans Cicéron, pro Lege Mudilin, et dans Tacite, Annales, fin du livre XI,
vie de fêtes et de prodigalités, et il écrivit deux volumes avant d'arriver à son sujet. Le public, qui demandait un réquisitoire et non de jolies descriptions, accueillit mal la première partie du roman, et Sorel laissa son œuvre inachevée « par dépit! ».
L’'intrigue du Polyandre estlanguissante, mais ce roman plaît par l'esprit des détails et la vivacité des tableaux ; plusieurs auraient dù trouver grâce aux yeux des contemporains. Dès les premières pages, nous sommes conduits au jardin du Luxembourg par un tiède soleil de mars. Les parents, les personnes d’âge se groupent dans les petites allées ; la grande est réservée à la jeunesse, aux coquets et aux coquettes qui viennent voir et montrer des toilettes. Sur les marches du grand escalier, quelques intrépides se sont assis et font cercle; les cavaliers ont jeté leurs manteaux sur la pierre pour se mettre aux pieds des dames; c’est une ruelle en plein air.
Le Luxembourg attire ainsi tous les habitués des Tuileries, à cause du voisinage de la foire Saint-Germain. Il faut la voir avec ses boutiques de porcelaines, de miroirs, de cabinets, de tableaux et même de livres ; il faut entendre les boniments des marchands, et suivre les allées et venues de la foule. Parfois une épée brille au soleil, on entend des cris de femmes, les boutiques se ferment, tout le monde se sauve, excepté les pages et les laquais, auteurs du désordre. Cependant les archers de Paris, braves pères de famille, se tiennent prudemment à l'écart, et attendent que la bagarre se soit passée comme elle est venue. Cette description de la foire Saint-Germain
(1) IUle dit lui-même dans ses Bibliothèque française de 1664, p. 176 et 359. — Sorel recueillit plus tard une partie des notes qu'il avait prises sur les financiers dans un autre ouvrage intitulé le Chemin de la l'ortune. (Voir le dernier chapitre).
THÉOPHRASTE ET TOINELTE 183
vaut mieux que la pièce bien connue de Scarron, elle a plus de précision et de relief!.
Tous les charlatans ne sont pas à la foire; quelquesuns opèrent à domicile, ou s’introduisent dans les riches maisons, pour offrir la pierre philosophale et l’or potable, la fortune et la santé?. Tel cet adroit Théophraste qui se présente chez Péralde (le docte chronologiste Lefèvre- Chantereau), avec ce compliment: « Un homme qui sait si bien le nombre et l’ordre de toutes les années, en devrait encore passer ici une infinité, et la vraie doctrine du temps, qu’il enseigne, mérite bien qu’il soit le maitre du temps. » Péralde est sensible au compliment, mais la science de Théophraste ne lui inspire pas confiance : « Quel âge pensez-vous que nous ayons, demande le charlatan ? — Vous me semblez avoir cinquante-sept ou cinquante-huitans.— Nous avons tantôt sept-vingt-quatre années, trois mois, deux jours, six heures et quinze minutes, selon notre calcul. » Ce calcul réussira plus tard auprès du Malade imaginaire *, mais Péralde, moins crédule,congédie Théophraste,etle renvoie aux Précieuses, si préoccupées de leur beauté.
On ne s’ennuierait pas auprès d'elles ; il serait curieux d'observer leur mines, d'assister à leurs visites et à leurs soirées avec intermèdes de musique, où des poètes chevelus viennent lire des petits vers au milieu de dames très décolletées; mais il vaut mieux encore pénétrer, à la suite de Sorel, dans un bal bourgeois.
(1) Polyandre, tome I, livre IE, p. 455 à 545.
(2) Les livres sur l'or potable sont nombreux. Voici le plus rapproché du Polyandre: Le grand or potable des anciens philosophes, par François du Souey, écuyer, sieur de Gerzan, Paris,1653, in-12, au dépens de l'auteur).
(3) Le Malade imaginaire, acte HI, scène XIV, — Polyandre, tome If, p.181.
Par prudence, le maître du logis a mis les rafraichissements sous clef; il perd cette clef et se voit obligé de faire venir un serrurier, à la grande joie de l’assistance. A chaque instant ce sont de nouveaux arrivants ; le portier n’ose refuser l’entrée à quiconque porte une moustache et une rapière, et bientôt le désordre est à son comble. Les officiers, venus à Paris en quartiers d'hiver, les « plumets », aiment à chasser sur les terres des bourgeois et à courtiser leurs femmes ; les bourgeois leur rendront la pareille pendant l’été, dit la chanson!. Ce soir-là, Messieurs les plumets sont en nombre, tous de méchante humeur. Ils repoussent dédaigneusement les jeunes filles qui les invitent en leur offrant leur bouquet de bal : « Eh! ma bonne demoiselle, dit l’un d'eux, je pense que vous ne savez pas que je suis Callidon, je n’ai jamais dansé ailleurs qu’au Louvre. Me prenez-vous pour quelque secrétaire ou auditeur? Qu'est-ce que je puis avoir qui me déguise tant? Est-ce que je n’ai pas mes plumes ? » Il disait ceci parce qu’étant nu-tête, de peur de gâter sa belle chevelure, il tenait à la main son chapeau à demi caché sous son manteau. — « Il est vrai, Monsieur, réplique l’autre qu’à la plume on connait l’oison. »
Si ces Messieurs ne dansent pas, ils gênent les danseurs, et poursuivent les couples en contrefaisant leurs pas. Enfin, l’un de ces trouble-fêtes trouve son maître. Il à heurté et insulté un jeune homme vêtu de noir, qu’il prend pour un bourgeois ; l’autre, son égal, l'appelle dans la rue, lui fait mettre l'épée à la main et le tue. Le bruit en vient jusqu'au bal qui Continue très gaiment ; à Paris on ne s'inquiète guère de ces misères. Seul, un vieillard,
(4) Voir la chanson des Plumets et la réponse de La Sablière, (Tallemant, tome VIII, p. 32).