‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 65 sur 176 · UN BAL BOURGEOIS EN · texte numérisé non relu

UN BAL BOURGEOIS EN

un provincial, à été surpris de l’audace des intrus: « Eh! quoi, n'est-il plus permis aux gens de notre condition de se réjouir? Voilà une chose étrange que l’on ne puisse plus être le maître chez soi dans Paris ; c’est la résidence de la cour qui en est la cause. Le courtisan veut avoir le dessus. Heureuses sont les villes provinciales, où le père de famille va au bal en robe de chambre et en pantoufles! Il y prend plaisir à voir danser ses enfants, sans craindre qu’un indiscret leur fasse ou leur dise quelque chose mal à propos !. » Le provincial est trop exigeant, les bals de l'aristocratie ne sont pas plus tranquilles, et les courtisans sont aussi grossiers entre eux que chez les bourgeois.

Au milieu de tous ces épisodes, on perd à chaque instant de vue la petite intrigue du roman, qui sera bientôt résumée. Nous avons déjà vu une partie des aventures de Néophile, le fils du riche financier Æsculan ?. C’est un des nombreux soupirants d’Aurélie, une jeune veuve coquette, habitant avec sa sœur et sa mère tout près du Luxembourg. Néophile aime cette maison hospitalière où l’on recoit force visites, en dépit d'une grand’'mère rébarbative, qui vient de temps à autre donner la chasse aux galants. H est bien accueilli d’Aurélie, grâce à sa fortune, et s’il se brouille avec elle, l'adroit Polyandre aura bientôt fait de les réconcilier. En récompense, Néophile présente son nouvel ami à son père, qui l’associe à ses affaires et le prend même pour confident de ses amours. Cette confiance l’honore autant qu’elle lembarrasse. Le vieux financier est le rival de son fils, et tous deux chargent Polyandre de plaider leur cause auprès de

(1) Polyandre, tome I, livre IT, p. 195 et suivantes. (2) Dans le chapitre HI, p. 47. — Ces aventures de Néophile sont entrées dans l'Amour médecin.

la jeune veuve, sans se douter qu'il l’aime lui-même. Comment fera-t-il pour concilier tous ces intérêts ? La tâche n’est pas au-dessus de son habileté, mais le roman finit avant que la destinée de tous ces personnages soit réglée. Autour d'eux s’agitent quelques comparses, de ces parasites attirés par les grandes fortunes, un pédant, un poète extravagant, un alchimiste, une sorte de fou qui s'intitule l’'Amoureux universel. Tous ces noins, énumérés dans le titre du livre, montrent que le roman de mœurs, avec ses personnages grotesques, reste un genre mal défini, intermédiaire entre la satire et la farce.

Tel qu'il était, avec ses qualités et ses défauts, le Polyandre obtint si peu te succès, qu’en 1656 l’abbé de Pure ne craignait pas de le citer dans une scène de sa comédie de la Précieuse!, comme le plus détestable roman du siècle, ce qui n’était pas peu dire. De longues années plus tard, le célèbre bibliophile Caumartin de Saint-Ange écrivait cette note sur un feuillet de garde de son exemplaire du Polyandre? : « L'auteur, quel qu'il soit, n'ayant pas

(1) Cette scène résumée par Sauval (Antiquités de Paris, in-folio, tome II], p. 77), nous servira plus tard (chapitre des Jeux d'esprit) à donner quelques détails sur la pièce perdue de l'abbé de Pure ; voici le texte de Sauval: « Un de nos amis qui, s’est le premier raillé des Précicuses, et qui a publié leurs extravagances, inlroduisit dans une comédie des Précieuses un poèle, qui, à l’instigalion de la principale actrice, Cxpose au hasard de la loterie la réputation que doivent tenir les poètes et les romanciers français. Je ne vous en ferai point la liste, ni ne vous dirai point l’ordre qu'il lcur donne. Vous vous contenterez de savoir que, comme il n’y a rien au monde de plus libre et de plus divers que l’opinion, l’auteur de cette comédie et de cette loterie porte, en quelques endroits, le même jugement de nos poètes que fait M. Furelière dans sa Nouvelle allégorique, et que S'il parle du Polexandre comme du roman le mieux écrit et l’un des plus agréables de notre temps, en revanche il parle du Polyandre et de la Solitude de Cléomède, comme de livres qui ont ruiné les libraires qui les ont fait imprimer, aussi bien que la Science universelle et quelques ouvrages du même auteur. »

(2) Cetexemplaire appartient aujourd'hui à M. Livet.

donné la suite des aventures de Polyandre, Néophile, Aurélie et autres qu’il a mises en scène, je crois que le lecteur n’y perd pas beaucoup. » C'était vraiment jouer de malheur, puisque ce livre inachevé contient en germe plusieurs comédies de Molière, et qu'il mérite à ce titre d’être examiné de près !.

On n’y trouvera point, comme dans les autres romans de Sorel, la trace de nombreuses lectures 2; c’est le récit d’ «aventures modernes arrivées à Paris. » L'auteur a soin d'ajouter qu’il a pris ses précautions pour égarer les recherches ; mais tout finit par se savoir dans ce Paris du XVIIe siècle, vraie grande ville de province, et l’on n’a pas trop de peine à reconnaître lesoriginaux du Polyandre. Le poète Musigène avec sa vanité, ses haillons, sa longue barbe et ses prétentions à l'élécance, est probablement la caricature du vieux Neufsermain ?. Le nom du pédant glouton, Gastrimargue, figurait déjà, en 1624, dans le Roman des Indes de Lannel. Sorel a repris ce nom

(1) On lit dans l'édition du Tartufje donnée par M. Livet en 1882; p.33: « Molière, qui lisait les romans de Sorel, a pu prendre dans le Polyandre le nom de Madame Pernelle, qui s’y trouve. » Toutes les recherches qui vont suivre m'ont été suggérées par ce passage de M. Livet. Elles étaient lerminées quand M. Monval a réimprimé dans le Moliériste (juillet et septembre 1888) un extrait du Polyandre (scène de Madame Ragonde), suivi de quelques notes qui n'ont pu m'être uliles.

(2) Sorel a emprunté quelques traits à la comédie des lisionnaires (Polyandre, tome IT, p. 14); il a résumé les pièces lancées contre le professeur Montmaur, et mis dans sa bouche un éloge de la cuisine, tiré de la tragi-comédic de la Lucelle, 1576, de Louis Le Jars (Polyandre, tome Il, p. 153 et suiv.); enfin il a relu le Recueil général des caquets de l'accouchée. Toutes ces réminiscences sont insignifiantes.

(3) Le nom de Musigène rappelle celui de Musidore qui désignait Maillet dans le Francion. En 1648, Sorel devait avoir en vue un boullon bien connu, Neufeermain, « le vieux badin », comme l'appelle Ménage en 1652. Le même grotesque reparaîtra sous d’autres noms dans le Parasite Mormon de Sorel, 1650, dans le Poèle extravagant d'Oudin de Préfontaine, 1653, et dans le Roman bourgeois.

expressif pour l'appliquer à Montmaur, le professeur au Collège de France, qui depuis quelques années sert de plastron aux beaux esprits. On laccable d'épigrammes t, on l’injurie en grec, en latin et en français : mais il n’en perd pas un coup de dent. et continue de fréquenter les meilleures tables, en particulier celles du comte d'Avaux et du financier Emery 2, chez qui il paye son écot avec des devises. Pour le grotesque Orilan, l’'Amoureux universel, il semble un personnage échappé du Bergereætravayant ; il rappelle le rôle d'Hylas dans l'Asér'ée, comme Lysis ‘appelait celui de Céladon. Cependant cette figure grimaçante n’est pas toute de fantaisie. Plusieurs de ses traits. font penser au poète L'Estoile, qui vient de divertir Paris par ses folies, et de dépenser une jolie fortune en amourettes #. Sorel pense certainement à lui, quand il fait dériver le nom d’Orilan « de quelques mots grecs, qui signifieraient un Soleil ou un Astre courant et agité #; »il trouvait même le pseudonyme trop transparent, et. voulait le remplacer par celui de Pamphile.

Si les autres personnages du roman sont plus difficiles à reconnaitre, l'abondance et la précision des détails circonscrivent nettement les recherches. Il s’agit de retrouver, aux environs de 1648, un financier irfluent, «lié avec les grands de l'Etat », vicieux, spirituel. aimant les femmes et les gens de lettres, et n'ayant qu'un fils, qu'il a fait élever avec le plus grand soin. Ce fils, à peine sorti de l'Ecole de droit, courtise une jeune veuve habitant près

(1) Elles sont toutes réunies dans l'Histoire de Montmaur par M. de Sallengre, la Have, 1715.

(2) Mémoires d'Olivier d'Ormesson, édition Chéruel. tome [, p. 779, notes.

(3) Tallemant. Historictte de l'Estoile, tome V, p. 88.

(4) Sorel, Avertissement du Polyunuitre.

du Jardin du Luxembourg, et devient le rival de son père. Tous ces détails s'appliquent, à la date indiquée par le romancier, C'est-à-dire vers 1648, au surintendant Emery, à son fils le président de Toré, et à sa future belle-fille Geneviève Le Cogneux, veuve de Philippe Le Cirier. Les modèles de Sorel sont donc retrouvés; nous connaissons Æsculan, Néophile, ainsi que la dame très légère de leurs pensées 1.

Toute la première partie des aventures de Néophile ne s'explique qu’à condition que la belle Aurélie loge à proximité du Luxembourg 2. Or, Geneviève Le Cogneux demeure avec sa tante, Madame du Boulay, femme du gouverneur du Luxembourg ; ce point précis suffit pour établir l'identité des personnages. Mais comment se fait-il qu'Aurélie noussoit représentée comme la maîtresse de la maison, et qu'elle partage son appartement avec sa sœur cadette et sa nièce ? Ces traits ne s'appliquent plus à Geneviève Le Cogneux, mais à une autre Parisienne en vue ; pourégarer les curieux, Sorel à fondu deux histoires en une, etsi la clef de son roman n’est pas un passe-partout, elle ouvre deux portes.

C’est rue des Francs -Bourgeois 3 qu'il faut aller chercher cette autre ruelle célèbre, où trois jeunes femmes

(1) Tallemant, tome IV, p. 16, 24,27, 30. — Hisloriette des Le Cogneux, et Historiette d'Emery et de son fils le président de Toré. — Veuf dans le roman de-Sorel, Emery es! marié dans la réalité, mais si peu que rien; il devient le rival de son fils (Tallemant, tome IV, p. 30). — Sur Geneviève Le Couneux, remariée le 6 décembre 1646, voir le Dictionnare de Jal au mot Particelli et le Dictionnaire des Précieuses de Somaize, éd. Livet, tome I, p. 231; tome Il, p. 385.

(2) En sortant de la maison d'Aurélie, Néophile n'a que deux pas à faire pour arriver au Luxemboury, où son carrosse l'attend.

(3) Cataloque des Partisans, 1649, au mot Guillaume Cornuel.

recoivent tous les jours nombreuse compagnie. On aime fort à dauber sur le prochain :

Chez Cornuel, la dame accorte et fine

Où gens ficheux passent par l’étamine,

Tant et si bien qu'après que criblés sont,

Se trouve en eux cervelle s’ils en ont,

Si pas nent ont, on leur fait bien comprendre

Que fats céans, onc ne se doivent rendre,

Et six yeux fins, par s’entre-regarder,

Semblentleur dire « Allez vous poignarderf. »

Sorel n’a pas laissé à Madame Cornuel tout son esprit,

cet esprit célèbre qui la fitcomparer à Célimène?, mais il n’a eu garde de lui enlever son amant. Le brutal Thrasomède du roman, l’homme d'épée orgueilleux, est le baron de Genlis qui vient d’être tué en duel, il y a quelques mois, à la grande satisfaction de son rival, le marquis de Sourdis %. Tous les autres détails coïncident. Hypéride, la sœur cadette d’Aurélie * ressemble tout à fait à Marie Le Gendre, la belle-fille aînée de Madame Cornuel. Toutes deux, belles, blondes, fières, n'aiment que les gens de cour et d'épée ; toutes deux ont eu l’idée d'entrer en religion et sont ressorties du couvent. La nièce d’Aurélie, la douce et sensée Phronyme, forme un contraste parfait avec Hypéride : ainsi la seconde belle-fille et compagne de

(1) La Mesnardière, Poésies, in-folio, 1656, p. 54.

(2) Epitaphe de Madame Cornuel, par Chaulieu dans 1e Recueil des pièces curieuses el nouvelles, la Haye, Moctjens, 1694, in-12.

(3) Tallemant, Historielte Ae Madame Cornuel, tome Y. p.132. Sorel s'est contenté de supprimer le mari insignifiant de Madame Cornuel pour la confondre avec Geneviève Le Cogneux.

(4) Hypéride figure dans le Polyandre, tome I, p.43, tome IT, p. 248, 258, 260, 316, 362.

Phronyme paraît dans le même roman, tome I, p. 43, 413 ; tome I, p. 275, 285, 368.

Madame Cornuel, Marguerite Cornuel, est tout l’opposé de Marie Le Gendre!. Le contraste entre ces deux caractèresinspirera plus tard à Milede Scudéry une longue histoire, qui contiendra exactement les mêmes détails que le Polyandre.

La vieille mère de Madame Cornuel, cette « veuve d’un secrétaire du roi ?», crainte et respectée dans toute sa nombreuse famille, ne vivait plus en 1648 ; mais Sorel n’a pas eu de peine à la remplacer. La première fois que Madame Ragonde apparaît dans le roman, elle est immédiatement reconnue par Polyandre 3 « qui à assez vécu dans Paris pour savoir qui elle était. » Il existe bien à ce moment une vieille bourgeoise, la joie et la terreur de tous les Parisiens. Tout le monde connaît cette bonne Madame Pilou, avec son costume antique, sa laideur effroyable, qui fait dire aux poètes burlesques que les monstres du Tartare sont autant de dames Pilous#et son humeur acrimonieuse qui l’a fait surnommer «la Morale vivante 5.» Par devoir, par plaisir, elle se mêle demorigéner toutes les jeunes femmes trop coquettes : « Quand je vois,

(1) Le Grand Cyrus, tome V, livre If, p. 840-1205. Histoire de Cléodore (Marie Le Gendre) et de Léonise (Marguerite Cornuel). — Les belles: filles de Madame Cornuel sont appelées « ses nièces » par Mile de Seudéry et ses « filles » par Somaize (Dicl. des Précieuses, Lt. 1, p. 58). Sorel fait de l’une la sœur cadette et de l’autre la nièce d’Aurélie, mais ajoute-t-il, elles se disent entre elles ma sœur, car elles sont de même âge (Polyandre, tome 11, p.585). Ces différences sont insignifiantes.

(2) Polyandre, tome I, p. 321. — Madame Cornuel est fille de dame Claude de Galmet, veuve de Jean-Jacques Bigot, sieur des Gaschelières, nommé secrétaire ordinaire de la chambre du roi, ie 23 octobre 1588, et plus tard intendant du due de Guise. (Cabinet des titres. Dossier Bigot, N° 7468, pièces 190, 191, cc.)

(3) Polyandre, tome I, livre V, p.315.

(4) L'Enfer burlesque, où le VI livre de lEndide travestie, 1649,

D'R29F Ces laides masques, ces lidrons Sont autant de Dames Piluns.

(5) Sauval, Antiquités de Paris, lome IF, p. 189.

192 CHAPITRE Vil

disait-elle, ces nouvelles mariées, qui vont donnant du timon de leur carrosse contre les maisons, je me mets à crier : Plomb à vendre! » c’est-à-dire qu’on peut les prendre. et qu’elles sont à la disposition des galants. Un seul trait la distingue de Madame Ragonde: elle est pieuse, assidue aux offices de sa paroisse, mais point crédule ni bigote. « À son fils, qui se rendait malade à force de courir à toutes les dévotions, elle disait : Mon Dieu! Robert, à quoi bon se tourmenter tant, veux-tu aller par de là paradis 1? » Madame Pilou ne mourut qu'en 1668 et fut très fière d’avoir son portrait dans les romans de Mlle de Sceudéry 2: « Mademoiselle, s’écriait-elle, d’un haïllon vous avez fait de la toile d’or ! » La vieille dame n’avait probablement pas été aussi satisfaite de la caricature de Sorel.

I ne reste plus à retrouver que le personnage le plus important du roman, Polyandre. Que ce nom désigne Sarasin dans la Journée des Madrigaux, t'est une simple coïncidence 3 qui ne deviendra décisive que si elle est confirmée par des traits de caractère. Polyandre, au dire de Sorel, est un homme d'intrigues, «un homme qui vaut autant que plusieurs autres », qui sait se multiplier, comme cet ami obligeant dont Mme de Sévigné écrivait toujours le nom au pluriel. Personne ne remplirait mieux ces conditions que Sarasin ; l'agent de Madame de Longueville et du prince de Conti était passé

(1) Tallemant, Historiette de Madame Pilou, {ome IV, p. 10, 350 et suiv. — It. Loret, Lettre du 7 juin 1653.

(2) Clélie, tome I, liv. [, p.296. Portrait d'Arricidie ou de Mae Pilou.

(3) Ce nom n est pas la propriété exclusive de Sarasin. [l désigne un inconnu dans les Aventures de Polyandre, par le sire de Beaulieu, 1624, et sert de pseudonyme au voyageur Bernier, dans les Relations, lettres et discours de M. de Sorbière, 4660, in-12.

(4) L'abbé d’'Hacqueville est appelé les d'Hacqueville à cause de son obligeance, (Lettre de Mme de Sévigné, tome Il, p. 385, ete.)

maitre en fait d’intrigues. Homme de lettres et homme d'argent, trésorier de Caen et poète de ruelles, il avait toutes sortes d’esprit!, sans compter l’esprit des affaires, et il n’a pas dù conclure avec Émery un marché de dupes. Au début du roman, nous voyons qu’il est à peine revenu d’un petit voyage dans sa patrie; ce n’était pas un voyage d'agrément. Le Polyandre est achevé d'imprimer le 15 mars 1648; en juillet 1647, Sarasin à été prié « d'aller dans une ile en Basse-Bretagne, pour avoir trop parlé du gouvernement?.» D’autres détails plus caractéristiques compléteront plus tard ce signalement; mais nous connaissons dès à présent tous les principaux personnages du roman.

Ils se divisent, comme on l’a vu, en deux classes. Avec les uns, avec les bouffons tels que Gastrimargue ou Orilan, Sorel en à pris à son aise: il à jeté ces héros grotesques dans les aventures les plus invraisemblables ; pour les autres, il n’a presque rien inventé, il à reproduit simplement leur histoire. Or, tous ces personnages vont repasser sous les yeux de Molière, qui à connu, nonseulement leurs portraits dans le roman, mais leurs personnes dans le monde : ni Madame Pilou, ni Madame de Toré, ni Madame Cornuel, ni Sarasin surtout, n'étaient des étrangers pour lui. Mais, à la différence de Sorel, il à tout changé. tout bouleversé, au gré de sa puissante fantaisie ; il s’est borné de parti pris, en 1664, à imiter un

(1) Dans le Recueil des pièces en prose de Sercy (1658), tome IV, p. 187, Amülcar le divertissant ou Sarasin prend modestement pour devise un feu d'artifice. Dans la société précieuse, Sarasin s'appelle plus souvent Amilear que Polyandre. M'* de Scudéry, qui avait la manie de débaptiser les gens, n’a pu s'empêcher de donner à Sarasin un nom africain, qw’elle avait pris dans l’As{rée (4 partie, livre 9).

(2) Mémoires d'Olivier d’'Ormesson, Ed. Chéruel, tome I, p. 386.

roman oublié depuis vingt ans, et ce sont ces imitations qu'il s’agit maintenant d'étudier en détail.

Voyons d’abordlesaventures de Gastrimargue,ledernier des parasites!. On se lasse de tout, même de diner en ville. Gastrimargue songe donc à s’établir; il veut avoir une table et une femme à lui, et il charge son ami Hermotin de lui procurer l’une et l’autre. Celui-ci lui propose plusieurs partis, eten première ligne, une beauté déjà mûre, la fière Chrysante. Hermotin, à qui elle à jadis refusé sa main, ne serait pas fâché de la mystifier en même temps que Gastrimargue ; il ritsous cape à l’idée de lui présenter le vieux pédant, vêtu de sa longue soutane comme un haut magistrat. Celui-ci fait bien quelques objections: il a des goûts simples et la riche Chrysante a les défauts de ses qualités, elle est folle de luxe, et veut avoir un train de maison magnifique. Après tout, Gastrimargue ne demande pas mieux que d’être magnifique, quand il aura épousé une fortune. Bien stylé par Hermotin, il se laisse présenter dans la maison, où sa longue barbe, son costume et ses discours produisent la meilleure impression sur Chrysante. Enfin elle a trouvé un prétendant à sa guise, et qui accepte tout son programme: bijoux, velours, dentelles, elle ne sait plus que désirer, et Gastrimargue promet toujours, les promesses ne lui coûtent rien; ils sont enchantés l’un de l’autre, c’est une affaire presque conclue. Mais quand le vieux galant se voit persécuté par tous les marchands qu'Hermotin a instruits de son mariage et lancés à ses trousses ; quand il a été contraint, pour la première fois de sa vie, de payer un grand diner à tous les parents de sa fiancée, et de leur promettre même une indemnité puisqu'il va les priver

(1) Polyandre, tome II, livre VF, p. 536 à 613.

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