LE MARIAGE FORCÉ
d’un héritage ; quand Chrysante elle-même, avant d'aller plus loin, réclame impérieusement un carrosse, il demande grace, il se retire et supplie son ami de lui procurer une autre femme.
Hermotin se dévoue encore, et le conduit chez Callire, une jolie fille qui a plus de beauté que de fortune, et surtout que de modestie. C’est une coquette fieffée : elle entend trouver dans le mariage une liberté complète, et fait à Gastrimargue une déclaration de principes qui le mettrait en fuite, s’il n’était retenu par sa beauté. Le pédant continue donc sa cour à travers mille incidents burlesques : un jour une laveuse de vaisselle lui gâte sa belle soutane et le renvoie tout morfondu ; une autre fois, il reste enfermé de longues heures dans un cabinet vitré, d'où il peut contempler à loisir un jeune blondin en conversation intime avec sa fiancée. Quand celle-ci se décide à le recevoir, c’est pour lui demander de prêter sa parure de boutons de diamants au petit cousin, qui doit la mener au bal. Pour le coup, la colère l'emporte, il dit vertement son fait à Callire et renonce à elle comme à Chrysante.
On n'a pas eu de peine à reconnaître dans cet épisode l’idée etles scènes principalesdu Mariageforcé.Dorimène est à la fois coquette comme Callire, et dépensière comme Chrysante. Molière a simplifié et fondu deux caractères en un seul. Pressé par le temps, il suit quelquefois le texte de Sorel d'assez près, mais même alors il corrige, il supprime les plaisanteries outrées, comme le repas offert aux héritiers frustrés, il abrège les longueurs et rappelle d’un mot l'incident des marchands ; ce qu’il conserve, il l'anime et le rend plus dramatique. La longue scène où Gastrimargue et Chrysante font assaut de promesses, et
cherchent à s’éblouir mutuellement par leur luxe, est devenue méconnaissable. Sganarelle est en extase devant la beauté de Dorimène, il la dévore des yeux, il admire en détail sa future propriété : quel chagrin quand cette jolie personne répond si sèchement à sa tendresse, et qu'il voit sous l’ingénue percer la harpie ! De même le petit blondin n’est plus à la cantonade derrière un vitrage; 1l vient parler à Sganarelle, il lui offre son amitié. Le dénouement de Molière est bien plus vif aussi que celui de Sorel: Gastrimargue s’en tire à bon compte, il n’a perdu que son temps et son argent, il crie ; mais Sganarelle, le mari par force, se tait : les grandes douleurs sont muettes.
Molière a donc modifié le récit du roman, mais il ne le trouvait pas médiocrement gai, puisqu'il y est revenu. En cherchant bien, peut-être trouverons-nous encore, dans ces Amours de Gastrimargue, les aventures de Monsieur de Pourceaugnac. Que faut-il pour que le mariage de cet intrus soit rompu ? Il suffit que les deux parties se déplaisent, que le gentilhomme limousin prenne sa future pour une éhontée, et qu’il passe, lui, pour un débauché couvert de dettes, un bigame et le reste. Mêmes incidents chez Sorel.
La première fois que Callire voit Gastrimargue, « elle se contraint peu pour lui », elle rit, elle chante à gorge déployée, et comme son maître de danse vient lui donner sa leçon, elle saisit notre Docteur par la main, et bon gré mal gré, l'entraine dans un branle désordonné. Cette liberté d’allures donne à réfléchir à Gastrimargue, et s'il s’obtine quelque temps dans ses projets. il est bien forcé de rompre après mille avanies, et de recourir une fois de plus à son ami.