LA DÉCLARATION DE TARTUFFE
si différents, ajoutez-leur quelques vers de la satire de Macette !, et vous aurez ia tirade de Tartuffe :
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits et vainsdansleurs paroles, De leurs progrès sans cesse, on les voit se targuer ;
Ils ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer,
Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie, Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
Mais les gens comme nous brülent d’un feu discret, Avec qui, pour toujours, on est sur du secret.
Cet exemple montre combien il faut examiner de près les imitations de Molière ; il excelle à changer les intentions et les situations, on en trouverait plus d’une preuve dans la même scène. Tartuffe commence par copier la galanterie gauche et les gestes grossiers d’un étudiant de Corneille, novice en amour ?; plus loin, c’estpeut-être l’abbé
(4) Satire XIII de Régnier, souvent citée par les commentateurs. Macette dit en parlant des hommes d'église :
Is sont trop obligés au secret de nature, Et savent, plus discrets, apporter en aimant Avecque moins d'éclat plus de contentement Molière change l'application de ces vers. — Dans son livret intitulé Alcippe ou du choix des qulunts, 1661, in-12, p. 74, Somaize distingue les galants de cour ou les courtisans, et les gulants de ville ou de robe : il donne la préférence à ces derniers, parce qu'il « possèdent nécessairement ce qui doit étre le plus considéré et ce qui est le plus considérable pour les dames, la discrétion. » (2) La l'euve, Acte [, scène HIT:
Après m'avoir des yeux mille fois mesurée, Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment : « Vous m'attirez à vous,ainsi que fait l'aimant. » (Il pensait m'avoir dit le meilleur mot du monde.) Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émourvoir: « Vous êtes donc de fer à ce que je puis voir. » Ce grand mot étouffa tout ce qu’il voulait dire, Et pour toute réplique il se mit à sourire.
Depuis il s’avisa de me serrer les doigts;
Cotin qui fait les frais de la déclaration à Elmire. L'abbé vient de recevoir un sonnet, qui prouve l’existence de Dieu par la vue d’une jolie femme, et il félicite sa correspondante «de sa piété assez extraordinaire ». — « Il est de bon sens d'adorer ainsi la divinité dans ses plus parfaits ouvrages. Un tableau de Champaigne n’est pas l'œuvre du hasard, encore moinslabeauté vivante... Voilàunebelleméditation, Madame, et qui me met bien à couvert du reproche que l’on m'a voulu faire, que je m’arrêtais trop à regarder les belles personnes. Il faut s’y arrêter, Madame, pour s'élever à la première beauté, dont les autres sont descendues. En l’état où nous sommes, on ne peut voir le Créateur qu'en ses créatures, et c’est dans les plus parfaites qu'on le voit le plus parfaitement 1.» Cette contemplation n’est pas tout à
Et retrouvant un peu l'usage de la voix,
Il prit un de mes gants : « La mode en est nouvelle, Me dit-il, et jamais je n’en vis de si belle,
Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré. »
Si l’on rapproche de cette imitation. une conversation de la même comédie de la Veuve, acte IT, seène III, où M. Levallois a déjà signalé (Corneille inconnu, p. 113), l'origine de la scène I du Misanthrope, on aura la preuve de ce fait aflirmé par Brossette, que Molière a commencé le Misanthrope avant d'avoir fini le Tartuffe.
(1) Cotin, Œuvres qulantes, 1663 et 1665, p. 357, 358. — Molière a certainement imité Corneille; nous n’oserions pas être aussi affirmatif au sujet de l'emprunt fait à l'abbé Cotin. Pour être assuré que Molière a lu, dès 1664, les Œuvres de l'abbé Cotin, il faudrait être sûr qu'il s’est rencontré et brouillé avec lui dès ce temps là, comme l'affirme de Visé (Mercure galant de 1672, p. 212.) Quoi qu'il en soit, l’imilation nous semble probable à cause de l'identité de plusieurs expressions. Voici le même développement chez deux auteurs bien différents ; les idées seules, et non plus les mots, rappellent le couplet de Tartutïe.
1° Vauquelin de la Fresnaye, Amours chastes, sonnet 66:
En cet ample univers, je ne trouve pourtant
Chose où se montrent mieux ses œuvres non pareilles Qu'en vos perfections, du monde les merveilles, Qu'admire un bel Esprit d'esprit au ciel montant. Donques vous admirant, j'admire aussi, Madame,
Ce grand Dieu qui dans vous a mis la sainte flamme, Qui me brûle partout avec tant de rayons.