L'HOMME ET L'ÉCRIVAIN
en quelques lignes par son ami Guy Patin, est vivant, il vaut mieux encore que la gravure de Michel Lasne : « Je puis bien vous dire des nouvelles de M. Sorel, puisqu'il y a trente-cinq ans qu’il est mon bon ami. C’est un petit homme grasset, avec un graud nez aigu, qui regarde de près, qui paraît fort mélancolique et ne l’est point. Il n’y a guère que moi qui le fasse parler et avec qui il aime à s’entretenir. Il est fort délicat, je l’ai vu souvent malade;
néanmoins il vit commodément, parce qu’il est fort sobre... ». — « Il est homme de fort bon sens et taciturne, point bigot ni Mazarin. »
On les connaît, ils sont nombreux dans notre histoire littéraire, ces rieurs mélancoliques, ces observateurs taciturnes, gens d'étude, de robe ou d'église, au regard narquois, aux lèvres minces, toujours prêtes à décocher une médisance. S'ils se rencontrent, car ils s’attirent et se connaissent, s'ils se réunissent chez l’un d’entre eux, dans quelque belle bibliothèque (presque tous sont .érudits, d’une curiosité insatiable), alors les masques tombent, les langues se délient, chacun apporte ses observations,'ses plaisanteries ; et quelquefois ces conversations deviennent des livres, des pamphlets, des lettres, des romans. Parmi ceux-là, les ouvrages de Sorel ne feront pas trop mauvaise figure.
Comme on connaît les qualités de cette famille d’esprits, on sait aussi d'avance leurs défauts et leurs lacunes. Leur bon sens est judicieux, mais un peu court; dans leslivres comme dans les hommes, ils voient plutôt les taches que les qualités; beaucoup de choses leur échappent, qu’ils necomprennent pas ou qu’ilsestiment peu, l'enthousiasme,
(1) Guy Patin, Lettres, édition Réveillé-Parise, tome IL, p. 17, lettre à Falconet du 25 nov. 1653; Ibid., tome IL, p. 83, lettre à Charles Spon.
la sensibilité, la grâce, la délicatesse des sentiments et du style. Le monde du présentetdela réalité leur appartient ; ils regardent de près, suivant l'expression de Guy Patin, ils excellent à rendre le relief apparent des choses, ils ont une abondance, une süreté de renseignements et de détails qu’on chercherait vainement ailleurs; mais un autre monde, aussi vrai quele premier, celui dela fiction et de la poésie, leur est fermé ; ils n’y entrentque par accident et se hâtent d’en sortir, par crainte de s’y ennuyer. Ils confondent volontiers les vers et la versification ; le souci du style leur parait un enfantillage, l'antiquité une curiosité, quelquefois une vieillerie. Ils ont plus d’érudition que de goùt, plus de verve que de décence : de là chez eux le manque de sobriété et de mesure, de là aussi les incorrections, les vulgarités, les grossièretés et les obscénités.
Ces défauts qui déparent tant d'œuvres curieuses et les rendent insupportables aux délicats, sont aussi ceux de Sorel; ils suffiraient, à la rigueur, pour expliquer l’oubli où il est tombé. Et si l’on en ajoute un autre, particulier à l’auteur, l’indécision, on le connaitra presque toutentier. Il ne marche pas droit devant lui, il revient souvent sur ses pas, i] est à la fois aventureux et timide, capricieux et résolu. En consultant la liste et les dates de ses ouvrages, on s'aperçoit qn'il a été romancier, historien, critique, plutôt successivement que simultanément; mais cet ordre estsouvent dérangé : Sorel passe à chaque instant d’une étude à une autre, ct préfère Ôtre écolier partout que maitre quelque part. Ajoutons, pour être juste, que cette mobilité capricieuse n’est pas uniquement de son fait. S'il n'avait pas été distrait de sa principale ambition, s’il avait été libre d'écrire l’histoire de France, comme il le