L'EXPOSITION DU TARTUFFE
lui promet qu’il s’emploiera de toutes ses forces à cette mission, et Madame Ragonde, un peu calmée, se décide à accepter une collation. Elle part enfin et Aurélie l’accompagne respectueusement jusqu'à lantichambre, où sa petite servante avait eu tout le loisir de s'endormir profondément. Le petit chien dela maison en a même profité pour lui arracher sa coiffe en se jouant. Tandis que la pauvre fille se rajuste toute honteuse, Madame Ragonde « la crie d’être si nonchalante, » et s'inquiète au sujet deson souper qui sera mis trop tard au feu. Elle saisit brusquement le bras de sa servante, fait une couple de révérences à la compagnie, et s’en retourne comme elle est venue.
Certes le récit bouffon de Sorel, avec ces discours interminables de Madame Ragonde et de Polyandre, ne vaut pas la scène rapide de Molière, cette exposition si dramatique, où tous les personnages se jettent l’un après l’autre dans la conversation pour donner la réplique à Madame Pernelle. Mais enfin la scène de Molière étaitbien toutentière dans ces pages du Polyandre ; il ne s'agissait, comme toujours, que de l’en tirer. Qu'aucun soupçon n’eftleure plus la réputation d'Aurélie, qu'elle reste aimable avec tout le monde, même avec Madame Pernelle. elle deviendra la femme d’Orgon. Les caractères de Madame Ragonde et de Polyandre ont été plus difficiles à modifier, mais ces modifications mèmes sontinstructives, et peuvent toutes s'expliquer.
Et d’abord pourquoi Molière, qui ne dissimule jamais ses emprunts, a-t-il substitué au nom de Ragonde celui d'une autre vieille bourgeoise, Madame Pernelle, qui ne fait que passer dans le roman t ? Ce nom de Ragonde aurait prêté à l’équivoque. S'il désigne encore quelquefois les
{1) Polyandre, tome I, p. 145-146.
vieilles ridicules au costume suranné, un autre sens, très ancien lui aussi, tend à prévaloir. Dans le Berger extravagant de 1628 figure déjà une Madame Radegonde, « femme mal vivante » : « on n'ose prononcer son nom sans mettre une révérence parler devant !. » Ce nom est donc la plus cruelle injure. Une vieille dame, apostrophée de la sorte par les laquais de sa voisine, commande aux siens de riposter par « quelque chose de plus fâcheux, » et ils ont de la peine à trouver: l’autre entre en fureur, elle crie aux armes, tue, tue.…; mais il faut lire toute la scène dans Tallemant 2. Le mot reparaîit, avec le même sens injurieux, dans les Epigrammes du chevalier de Cailly, publiées en 16673. On trouve dans le même livre un autre nom de femme galante, celui de Dorimène#, que Molière n’a pas craint d'appliquer à la Coquette du Mariage forcé, et à la marquise du Bourgeois gentilhomme. {est évident qu'il ne pouvait exposer à une confusion pareille la mère dOrgon, respectable malgré ses travers, et l'on comprend pourquoi Madame Ragonde est devenue Madame Pernelle.
Elle a changé de nom et aussi de visage, elle n’a plus cette laideur monstrueuse de l'original ; que nous importe la figure de Madame Pernelle pourvu qu’elle ait bon bec? Mais son costume antique, son esprit d'ordre et d'économie, sa piété crédule et sermonneuse, sa langue drue, savoureuse, abondante en proverbes et même en
(1) Berger cxtravagant, livre VIH, p. 118.
(2) Tallemant, Histortette de Madame de Vervins, tome ‘VI, p. 160. « Voilà dame Ragonde, voilà la Marlingale qui passe.» Sur le sens très grossier du mot Marlingale, voir le Pallet de lu Fontaine de Jouvence, dansé chez Gaston d'Orléans, I!° partie, 5° entrée.
(3) Epigrammes du chevalier de Cailly, réimprimées dans le Recueil de pièces choisies de la Monnoye, La Haye, 1714, tome I, p. 167, 219, 257
(4) Epigranmes, p. 181. A Dorimène.