COMMENT MOLIÈRE IMITE SOREL
calembours, voilà ce que Molière a trouvé bon à prendre chez ce témoin grognon des temps passés, voilà ce qu’il à conservé, après des suppressions et des retouches. Tantôt il corrige les mots d'esprit trop lourds. Les petites-filles de dame Ragonde « emploient la moitié de la journée à s'habiller et le reste à babiller. Ce ne sont pas des damoiselles, ce sont des dames oisives, ou des dames oiseuses, comme disait très bien ces jours passés un fort habile docteur, en parlant de leurs semblables. » A cette plaisanterie Molière en substitue une autre, plus naturelle et depuis longtemps populaire!, sur le bavardage des assemblées ou des visites :
Mille caquets divers s’y font en moins de rien, Et, comme l’autre jour un docteur dit fort bien, C’est véritablement la tour de Babylone,
Car chacun y babille, et tout du long de l’aune.
D’autres développementsontdisparu, parce qu'ilsétaient trop longs ou trop particuliers 2 Madame Ragonde, en train de pester contre les vices du temps, se moque de
(1) I n’est guère probable que Molière ait été obligé de chercher ce jeu de mots dans un lourd traité théologique du Père Caussin (£a Cour sainte, 1624, chap. VIT), comme le dit le commentateur Auger. La plaisanterie est beaucoup plus ancienne ; on la trouve déjà citée dans les Serées de Bouchet, tome, p. 431, 438 : «Quelqu'un demanda d’où venait ce mot de babil, à qui il fut répondu, qu’on tenait ce mot du nom qui fut donné à la tour de Babylone, ainsi nommée de l'ignorance des langues, et de la confusion de parler, quand on ne sait ce qu'on dit, quand ce qu’on dit ne sert à rien, et quand on ne l'entend point. »
(2) Polyandre, tome Il, p. 352 et suivantes: Railleries sur les blasons. — La clef du Polyandre une fois retrouvée, il était facile de vérilier dans les Armoriaux et les Epitaphiers si Madame Ragonde décrit exactement les blasons des originaux du roman..Sauf une allusion très vague à l'étoile qui figure dans les armes de Madame Cornuel, née Bigot de Beaulieu, les blasons décrits dansle Polyandre, tome II, p. 352 et suivantes, sont de pure fantaisie, et l’on devine facilement pourquoi. Indiquer les blasons authentiques, autant valait désigner les
ces bourgeois gentilshommes, qui ne reconnaissent plus dans leurs blasons l'enseigne de la boutique paternelle, etqui ne craignent pas de poser une couronne de comte ou de marquis au-dessus des « patenôtres » ou des « gibecières » figurant dans leurs armoiries. Elle insiste, elle accumule les exemples de ces noblesses plus grotesques les unes que les autres, elle en cherche jusque dans sa propre famille.
Tous ces détails sont exacts: mais combien de spectateurs intéresseront-ils, et combien de temps resteront-ils vrais ? Molière ne les emploiera pas, même quand ils sembleront en situation, même dans la bouche de Madame Jourdain!, qui, pas plus que Madame Ragonde, ne veut voir ses petits-enfants « s’enducailler. »
Plus loin il supprime encore des traits comiques, mais étrangers à son plan. Lorsque Madame Ragonde à bien prèché contre la gourmandise, contre les ambigus, les bisques et les béatilles, Aurélie lui présente une assiette chargée de confitures : « Elle ne fit pas la difficile, ayant accoutumé à manger de tout ce qu'on lui présentait, lorsqu’elle était hors de chezelle,etqu’ilne lui en coûtaitrien?. »
personnages par leur nom. Madame Ragonde s’est donc bornée à railler en général les armoiries des marchands, comme on le faisait souvent autour d’elle. On sait que, jusqu’à la fin du XVII: siècle, chacun pouvait choisir les armoiries qui lui plaisaient, à condition de les faire enregistrer par d'Hozier. La Bruyère se moquera encore de ces nobles « qui font passer la couronne de leur enseigne à leur carrosse. » La devise des marchands ne subissait pas de moindres transformations, elle devenait un cri. Une famille d’anoblis, citée par le Père Menestrier, avait pour devise Respice finem ; un mauvais plaisant « en coupa la proue et la poupe, » ce qui faisait Espice fine. Une autre famille de marchands de Riom avait pour enseigne un Saint-Esprit, avec la devise Veni, Sancte Spiritus ; leurs descendants anoblis s’appelèrent les De Veni. (Mémoires de Boisjourdain, tome I, p. 465.)
(1) Le Bourgeois gentilhomme, scène XIT.
(2) Ce trait est déjà dans le Berger extravagant, livre XI, p. 346.