‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 73 sur 176 · LE ROLE DE FLIPOTE · texte numérisé non relu

LE ROLE DE FLIPOTE

Madame Pernellen’auraitsardederien mangerchezsabellefille, lacolère l’étouffe. Laissez-la se concentrer, cette colère : qu’elle s’exprime d’abord en petites phrases sèches, entrecoupées, au lieu de s’évaporer dans de longs discours : qu’elle aille grandissant de réplique en réplique : qu’elle gronde à la fin, qu'elle éclate, et que la pauvre Flipote en recoive le dernier contrecoup ! Ainsi la scène sera mieux conduite que dans le roman, la sortie de Madame Pernelle ne sera plus retardée par des incidents puérils, et le soufflet donné à Flipote sera mieux amené, mieux appliqué.

Où Sorel avait-il rencontré lui-même la pauvre petite servante, tout en larmes, toute rouge sous sa Calle blanche ? Il est facile de constater qu'avant de composer la longue diatribe de Madame Ragonde, il avait relu les Caquets de l’'Accouchée, ce recueil où la bourgeoisie est peinte de main de maitre, où les commères se plaignent à lenvi de la religion qui s’en va, du luxe qui confond toutes les conditions, de la dépense en habits et festins. Une de ces « vieilles chaperonnées» abuse, comme Madame Ragonde, du juron familier: « Merci de ma vie!! » Une autre, la femme d’un procureur, arrive à l’assemblée, « avec sa petite émerillonnée de servante. » C’est la Flipote de Sorel et de Molière.

Nous arrivons à Polyandre, le personnage le plus important du roman auquel il a donné son nom. A l'entrée de Madame Ragonde, il sort sournoisement pour se déguiser : « Ayant un habit noir de drap de Hollande, sans aucune dentelle, il était fort propre à contrefaire un homme modeste et contempteur des vanités du monde. Premièrement il avait rehaussé ses bottes, jusque par-dessus le

(1) Recueil général des caquets de l’accouchée, 1623, 2° et 5° journée. Sorel avait déjà imité ce recueil dans le Francion.

genou, cachant ses aiguiilettes et ses bas à botter, comme des ornements superflus. Après, il avait mis son collet en dedans, si avant qu’il ne lui en sortait qu’un pouce en dehors, puis ayant tiré de sa poche une calotte de maroquin, qu'il mettait quelquefoislorsqu'il étaitenrhumé, ou lorsqu'il était obligé de se tenir longtemps découvert quelque part,-il avait resserré presque tous ses cheveux en dessous, et ayant aussi rabaissé sa moustache, il ressemblait à quelque frère Oblat, qui venait de la campagne, ou à quelque solliciteur de couvent 1. » Tous ces détails ont leur valeur. Il était d'autant plus facile à Polyandre de dissimuler son collet, qu'on les portait alors si petits, « qu'il semblait que l’on se fût mis une manchette autour du col?. » La mode changera plus tard et Molière pourra se moquer en 1661 |

…. de ces grands collets jusqu'au nombril pendants3.

Mais Tartuffe, le gentilhomme gueux, n’a nile moyen ni le désir de suivre ces variations de la mode; la pauvreté même de son costume, de couleur sombre sans le moindre ornement, lui sert d’enseigne. Si Polyandre a réussi, sous son habit séculier, à ressembler à un religieux, Tartuffe aura moins de peine encore à ressembler à ces pieux laïques, universellement respectés en 1664; il prendra les allures et le costume des jansénistes, moins pour rendre hommage à leur vertu, que pour se rendre service à lui-même, et pour faire plus de dupes. Le raisonnement et les textes conduisent à cette conclusion.

Bien que les renseignements fassent presque complètement défaut sur le costume porté par Tartuffe à la

(1) Polyanure, tome If, livre V, p. 337.

(2) Sorel, les Lois de la galanterie, 1" édilion, 1644, article X. (3) L'Ecole des maris, acte 1, scène I.

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