‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 76 sur 176 · LES MODÈLES DE TARTUFFE · texte numérisé non relu

LES MODÈLES DE TARTUFFE

de Sainte-Croix, à Arnauld d'Andilly, quiparmi ses pénitentes préféraitles belles, à l'abbé de Pons, qui citait Saint Paul à Ninon de l’Enclos pour la toucher, aux jésuites et aux jansénistes, à tous ceux qui passent, à tort ou à raison, pour être les modèles de Tartuffe. La comédie de Molière serait bien mauvaise si elle ne ressemblait à personne. Mais jusqu'où vont ces ressemblances? Dans Tartuffe qu’est-il resté de l’abbé Roquette « à la petite mine basse et dévote » dont parle Lenet? Qu'est-il resté de Sarasin, écrivain délicat, amuseur de société spirituel et quelquefois grossier, âme servile? Presque tout chez Sorel, presque rien chez Molière. Celui-ci n’a pu s'empêcher de penser aux hypocrites qu'il avait rencontrés à la cour du prince de Conti; il en a voulu peut-être aux directeurs sincères qui avaient éloigné son ancien protecteur de la comédie; mais de ces souvenirs ou de ces ressentiments, il ne reste pas trace dans la pièce. Elle n’est pas plus le portrait d’un homme qu’elle n’est la satire d’une secte, et le mot de Racine : « On avait dit que les jésuites étaient joués dans cette comédie, les jésuites au contraire se flattaient qu'on en voulait aux jansénistes », ce mot reste toujours le vrai. Et il n’en peut être autrement, puisque l'hypocrisie consiste précisément à prendre toutes les couleurs, et que Tartuffe est à la fois janséniste et jésuite, dans le mauvais sens du mot, janséniste pour le monde, jésuite pour lui-même et pour ses plaisirs.

Puisque le personnage est pourtant sorti, avec tous ses comparses, du roman de Polyandre, et que le roman ne ressemble pas à la comédie, c’est ici le lieu de comparer les procédés de deux arts si différents. La recherche des clefs est permise, et possible, quand il s’agit d'écrivains médiocres, tels que Sorel; ce n’est qu'une affaire de temps

etde patience:si l’on trouve chezeux des caractères vivants, ils ont vécu. Mais un auteur de génie, comme Molière, observe et ne copie pas ; il invente, il transforme tous les traits particuliers qu’il a pu réunir, pour les subordonner à la conception d'un type général. Aucun ne présentait autant de difficultés que celui du Fartuffe, fait de contrastes qui s'opposent et se concilient. L’hypocrisie agit dans l’ombre,et il faut la montrer à l'œuvre, l’étaler à la vive lumière de la scène; eile ne parle pas, elle murmure, elle soupire, et il faut lui donner le verbe haut, lui prêter des discours tels qu'ils ne laissent place à aucune équivoque ; elle est odieuse, il faut la rendre comique; elle est habile, il faut la couvrir de ridicule. Cette complexité même et ces difficultés vaincues font le mérite du rôle de Tartuffe; jamais l’art de Molière n'a été si simple et si habile.

Quand Tartuffe paraît, on sait le mal dont il est cause, il a creusé sa mine, et son entrée est un coup de théâtre :

Laurent serrez ma haire avec ma discipline.

Son nom même estéquivoqueetinspire lemépris. Tandis que lexact La Bruyère donnera à son hypocrite un nom d'ermite véritable, Molière a sans doute ramassé pour le sien un sobriquet injurieux, dans les bas-fonds de la littérature populaire?. «Ce gueux qui lorsqu'il vint n'avait

(1) Le nom de Saint Onuphre, ermite de la Thébaïde, est porté assez souvent au XVII siècle. Il figure dans le Roman de Bérengcr, par le sieur Bonnet, 1645, in-19, et dans la Vision müraculeuse d'un ermite envoyée à Mgr le prince de Condé en son dernier logement du bois de Vincennes, Paris, 1650, Mazarinade signée frère Antoine de Saint Onufre, ermite de Notre-Dame du Val Adam, dans la forêt de l'Ivry (sic).

(2) « Comme Montufar, Panulphe, Onuphre, le nom de Tartuffe, dit Sainte-Beuve, présente dans une onomatopée confuse quelque chose d’'en-dessous et de fourré.» Si l’on veut; mais la phrase laisse cntendre que ces noms ont été inventés de toutes pièces, par les auteurs français qui les ont employés, et ce dernier point ne serail pas exact,

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