‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 77 sur 176 · NOM ET CONDITION DE TARTUFFE · texte numérisé non relu

NOM ET CONDITION DE TARTUFFE

pas de souliers », ce coquin qui se prétend gentilhomme ruiné, ce « dévot de place» n'était pas rare à cette époque: on rencontrait souvent de ces misères orgueilleuses à la porte des églises ou dans les jardins publics. Justement, Sorel nous a dépeint longuement un de ces mendiants gentilshommes, qui opère au Luxembourg, et dont l’attitude et le langage lui inspirent de longues réflexions : « C’est grand cas, que quantité de gens, qui demandent la charité, abusent aujourd’hui du titre de gens de condition pour faire plus de pitié !. »

Tartuffe est plus habile, il ne demande pas la charité, il laccepte pour les autres ; mais ses titres et sa prétendue n6blesse n’en imposent qu’au crédule Orgon. Son parler haut, ses manières communes, son appétit trop grand,

On vient de voir l’origine du nom d'Onuphre ; celui de Montular désigne déjà l’Hypocrite dans la Nouvelle espagnole de Barbadillo, la Fille de la Célestine, traduite par Scarron. Il est bien possible que le nom de Panulphe ait été indiqué à Molière par le prince de Condé, qui s’intéressait si fort au Tartuffe ; il rappelle en tous cas le nom de l'ermite Wasnon ou Wanulphe, patron de la ville de Condé en Hainaut (Bollandistes, 1°" octobre, tome 1, p. 303). Reste le nom de Tartuffe. M. Hippolyte Lucas (Journal général de l'Instruct. publ. 1864, p. 522)a depuis longtemps signalé une gravure populaire, représentant une vieille Macette appelée la Tartufe. Elle fait partie de la collection factice de gravures, qui accompagne le Recucil des plus illustres proverbes de Jacques Laïgniet, 1663 (Bibliothèque de lArsenal, nouveau fonds, N° 6-677). Si cette collection contient desvravures certainement postérieures à 1663 (Acquisilion de l'Alsace, Couronnement dHortensius, elc.) elle en contient d'autres antérieures à cette date, comme l'Enfant fourré de malice, auquel il est déjà fait allusion dans les Œuvres diverses de Sorel, 1663; elle contient aussi beaucoup de types populaires an@ens, tels que Jodelet,le Savoyard, Dorie ou Gribouille, Jean des Vignes, ete. IL est extrêmement probable que la Tartufe est, elle aussi, antérieure à 1663, et que ce mot désigne un défaut physique. Un témoin digne de foi nous assure avoir vu le même nom et la même fisure de la Tarlufe, dans une gravure du règne de Louis XIII, qui sera retrouvée un jour ou l’autre au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale.

(1) Polyandre, tome 1, p. 130.

même pour le grand siècle, ses oreilles rouges et sa mine fleurie, tous ces détails et bien d’autres, nous donnent l’idée d’un personnage de comédie. Son langage aussi est vulgaire, à de rares exceptions près : il abuse des termes mystiques ; un casuiste du grand monde y mettrait plus de discrétion.

C’est le masque qui est vulgaire, comique, le caractère fait horreur. Ancien bénéficier, peut-être ancien clerc de procureur, renvoyé pour indélicatesses, homme de la basse classe, plein de rancunes et d’appétits, il s’est introduit dans une riche maison. Dur avec les domestiques, souple avec les maitres, violent, vindicatif, et capable pourtant de se contraindre, ilse fait tout à tous ; il prèche à chacun la dévotion quilui convient: à une vieille bourgeoise, la réforme du luxe et des habits; à un naïf, comme Orgon, une piété puérile: à une femme d'esprit, la morale des accomodements. Quel est donc le défaut de la cuirasse ou de la haire ? Cet habile homme, qui profite même de sessottises, et qui, à genoux, domine encore, doit succomber naturellement, dupe de ses instincts libidineux et de son audace excessive. Il se croit sûr de lui, il aime à se jouer dela difficulté ; Tartuffe hypocrite est attiré vers la franche Elmire, commele misanthrope Alceste est séduit par la coquette Célimène. Et voilà ce froid calculateur aveuglé par la passion, il se fait jouer par une honnête femme bien avant d’être démasqué par la justice, dans un dénoùment plus naturel et plus conforme aux mœurs du temps qu'on nelesuppose généralementt. Comme ilatrouvé le succès dans un de ses vices, il trouve le châtiment dans

(1) Comparer à ce dénouement, un procès intenté sur une dénonciation calomnicuse, où le roi intervient personnellement. Mémoires de Lefèvre d'Ormesson, tome Il, p. 579. Affaire du marquis de Courboier. (Déecmbre 1669).

un autre, ils’entraine lui-même à sa perte. Telle est l'unité du personnage : tout est logique, tout setient chez lui. La grande scène de Sorel et ce sermon improvisé n'étaient qu'une farce, un épisode détaché, assez mal lié à l’action principale ; Polyandre n’était qu'une charge, ou tout au plus un portrait. Tartuffe au contraire est un caractère, dont le Contemplateur a trouvé les traits dans les livres. dans la vie, et surtout dans sapropre pensée, miroir intelligent qui rend au public plus que le public ne lui a prêté, et qui donne aux passions un relief, une intensité qu'elles n’ont jamais dans la réalité.

C’est dans ce sens que l’on peut appeler la comédie du Tartuffe une œuvre vraiment originale. La conception du caractère principal, à la fois odieux et comique, l’art avec lequel tous les personnages secondaires sont groupés autour de lui, la marche rapide de l'intrigue, l’ensemble dramatique en un mot, n'appartient qu'à Molière. On peut étudierson œuvre en elle-même, abstraction faite de toutes les imitations qu’elle récèle, car les imitations ne sont jamais qu’un élément accessoire dans ses pièces. Si l’on admet cependant qu'aucun génie, et celui de Molière moins que tout autre, ne crée quelque chose de rien; si l’on est curieux de rechercher quels détails ont pris place dans l’œuvre d'art, aucun ouvrage ne nous sera plus utile que celui de Sorel, parce qu’il n’en est aucun que Molière ait lu avec plus de profit. Pour apprécier le Polyandre à sa valeur, il suffit de le comparer avec la Nouvelle trop vantée, traduite par Scarron 1. En somme, ily a très peu de ressemblance entre Tartuffe et Montufar: ce personnage étranger et étrange, qui conquiert toute une ville à force de momeries pieuses, n’a donné qu'une idée à l'hypocrite français, et cette idée même, Molière l’a bien

(1) Les traits pris à l’Arétin sont insignifiants (Molière), t, V, p. 349.

modifiée: pour rendre l'épisode dela dénonciation comique, il a été obligé d'y ajouter un jeu de scène du Dépit amoureux, et de jeter Orgon aux pieds de Tartuffe agenouillé. Combien a-t-il trouvé plus à prendre dans ces pages que Sorel avait, non pas traduites, mais tirées de son propre fonds. observées en pleine réalité! La condition de Tartuffé, faux noble, le cadre où il se meut, ses comparses et ses victimes, le ton même et les expressions de ses discours, sont dans le Polyandre. Pour créer Tartuffe. il suffisait de réunir, de souder l’un à l’autre deux personnages différents du roman. de prêter au faux gentilhomme du Luxembourg le langage de Polyandre, de lintroduire chez d'honnêtes gens, et de rendre dramatique un récit bouffon. C'était beaucoup, et Molière seul pouvait le faire : mais enfin c’est dans l’ébauche de Sorel qu'il a trouvé les principaux éléments de son chef-d'œuvre.

Ce roman à encore un autre intérêt et appelle des remarques plus générales. Il est temps de réunir ce que nous avons dit des emprunts si variés et si divers de Molière à Sorel, de résumer par avance ceux que nous aurons encore à relever, et de montrer dans ces emprunts unecertaine suite, une certaine logique.Ni dans l'Æéourdi, ni dans le Dépitamoureux, on ne trouveaucune réminiscence desromans de Sorel. [est donc probable que Molière n'a lu ces romans qu'après son retour à Paris, mais dès lors illes imitera jusqu’à la fin de sa carrière. Ces emprunts sont déjà importants, comme nousle verrons plus tard, dans les Précieuses ridicules ; ils se continuent presque sansinterruption pour Syanarelle, pour lÆ£cole des Maris, pour les Fâcheuæ, pour le Remerciement au Roi, et nous amèneront ainsi jusqu'au Mariage forcé. Le Mariage

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