LES MŒURS ET LE ROMAN AU XVII SIÈCLE
Bibliothèque française, et il commence à désespérer de son avenir. On peut done se demander pourquoi les livres de cette sorte sont si rares au XVII: siècle.
Dirons-nous qu’ils n'étaient guère possibles qu’au commencement du siècle, et qu'alors même les mœurs répondaient plutôt au roman héroïque? Mais si ces romans héroïques, tant raillés par Sorel, contiennent en effet une part de vérité, et si l’on retrouve dans la vie réelle toutes
les folies des Amadis : des capitaines qui s’évanouissent en quittant leur maîtresse, portent à la guerre ses couleurs, et lui renvoient des prisonniers avec charge de baiser le bas de sa robe: des écuyers qui supportent la prison et la torture plutôt que de livrer un secret ! : des aventuriers qui font l’amour à des princesses, et des princes allant conquérir des royaumes pour des aventurières 2; des reines de France, qui se font enlever par de vieux paladins; des femmes, qui traversent la France entière à toute bride, et se chargent pour leurs amants des négociations les plus périlleuses ; — si tel épisode de la Fronde, avec son mélange de violons, de fifres, d’écharpes bleues et de rubans, rappelle à ce point une bataille de lAsirée que les acteurs eux-mêmes en font la remarque *, combien plus vrais seront les romans comiques, l’histoire des hommes de petite condition s’élevant par leur ingéniosité aux plus hautes fortunes !
Ici les noms se pressent, c'est Bartet, l'agent de Ia Palatine; c'est Gourville, l’ancienne casaque rouge des La Rochefoucauld ; c’est Mazarin, ce Gil-Blas de génie : ou
(1) Mémoires de La Porte.
(2) Tallemant, Historiette du duc de Guise.
(3) Le siège de Mareilly dans l’Astrée el le siège de Paris pendant la Fronde. — La remarque est du cardinal de Retz. (Mémoires, janvier 1649, tome Il, p. 171 et 172).
Nicolas Fouquet, ou l’abbé de la Rivière, ce prédécesseur de Dubois, dont Boileau disait énergiquement :
A ea: Le sort burlesque, en ce siècle de fer, D'un pédant, quand il veut, peut faire un duc et pairf.
Sortez de la cour, quittez Paris, toujours fertile en originaux, et voici la province si variée de mœurs et de COStUMEes ; les sujets s'offrent en foule, mais presque janais ne tentent la plume des romanciers. Si l’on oublie les raretés, les essais isolés, on ne trouvera dans tout le cours du X VIT siècle que deux livres de cette sorte, ayant obtenu un réel succès, le Fr'ancion de Sorel et le Roman comique de Scarron. Encore tous deux sont-ils inachevés:; leurs auteurs semblent n'avoir écrit que par accident, simplement pour protester contre les romans romanesques, et ni l’un ni l’autre n'ont abusé de la complaisance du public.
Sans doute ce public se fournissait ailleurs pour ce genre de livres. Les pires romans picaresques trouvaient toujours des traducteurs et même des versificateurs ?, tous passaient pour des chefs-d’œuvre. Il faut voir en quels termes Chapelain les recommande au bon Lancelot3, qui les lira, non pour son plaisir, mais pour composer sa grammaire ! D'autre part on écrivait aussi de ces ouvrages en latin, et beaucoup de bons esprits ne voyaient dans ce genre qu'un pastiche de l’antiquité. Ainsi Théophile s’est amusé à conter en latin précieux les amours d’une vieille esclave. Dans les Fragments mêmes de son Æistoire
(1) Boileau, Satire 1, édition de M. Gazier, p. 96.
(2) Laxarille de Tormes, sa vie, ses fortunes et ses adversités, traduites en vers français par le sieur de B., 1653. in-4. — La Fouyne de Séville, ou l’hameçon des bourses, traduit de l'espagnol par Le Métel d’Ouville. 1661, in-8°.
(3) Lettre de Chapelain à Lancelot, 21 déc. 1659. (Mélanges de Camusat, tome Il, p. 74).