DIVISIONS DE CETTE ÉTUDE
voulait, peut-être n’aurait-il pas écrit au hasard sur tous les sujets. Tel un arbre mai taillé pousse en tous sens des rameaux vigoureux, mais ne porte point de fruits.
Ces réserves faites, nous pouvons l'écouter se jugeant lui-même et essayant de prouver, dans l'Avertissement de la Science universelle (1635), que l’ordre chronologique de ses livres en est l’ordre logique : « J'ai premièrement composé des poésies et des histoires feintes, et puis je suis venu à écrire des histoires véritables, j'ai fait des discours de galanterie,et puis j'ai fait des discours moraux, et après des politiques et enfin des théologiques. J’ai commencé à montrer les fautes des poètes et après celles des historiens, et je suis venu ensuite à montrer celles des philosophes. Aïnsi, des choses de plaisir je suis venu à celles qui sont utiles selon l’ordre du monde, et j'ai traité les choses de sciences et d'étude avec la meilleure méthode que j'ai pu trouver entre les vulgaires ; mais enfin voulant monter à un degré encore plus haut, j'ai entrepris de chercher tout ce qui se peut savoir selon la nature, sans être préoccupé des autorités anciennes. »
Sorel nous indique donc lui-même la marche à suivre pour l’étudier en détail. Nous commencerons par ses meilleurs titres littéraires, par ses romans, qui nous font connaître la littérature et la société du règne de Louis XI ; il nous introduira ensuite chez les précieuses, nous dira leurs jeux, leurs plaisirs et leur langage ; enfin, nous le suivrons dans sa bibliothèque si confuse, mais si riche, et nous essaierons de recueillir les idées heureuses dispersées dans ses ouvrages d'histoire, de sciences et de morale. Mais, même ainsi tracée d'avance, la route ne sera pas toujours aussi droite, aussi courte qu'on l'aurait voulu. Sorel n’est pas seulement un auteur original, c'est
aussi un curieux, un témoin ; il apporte à l’histoire littéraire des renseignements de toute sorte, qu’on ne peut négliger ni accepter sans discussion. Son originalité même, comment la faire sentir, sinon en le comparant à ceux qui l’ont précédé, entouré, suivi, imité ? Si parmi ces imitateurs nous rencontrons au premier rang un grand nom, si Molière a pris dans ces romans nombre des scènes les plus gaies et les plus dramatiques de son théâtre, les pages médiocres, mais presque inconnues de Sorel auront un attrait singulier. Nous savons d'avance comment Molière transforme tout ce qu’il touche ; mais constater ses nroindres emprunts, ce sera une manière de le mieux connaître, d'étudier les procédés « du grand et habile picoreur, » comme l’appelait La Monnoye. Si tant de gens, attachés à ses traces, le suivent de ville en ville, d'étape en étape, avec une opiniâtreté méritoire, il y a plus d'intérêt, peut-être, à noter les voyages de son esprit et à relever ses lectures. Cette question des imitations et des sources nous entraînera donc à bien des excursions, inégalement fructueuses. Peut-être était-il malaisé de les éviter, avec un auteur comme Sorel, ami des digressions, des parenthèses et des anecdotes, qui tient par divers fils à toute la société de son temps,et qui, c'est son défaut et son mérite, a touché à tout et à tous.
Comment Sorel est devenu romancier sur les bancs du collège. — La vie de collège au commencement du XVIIe siècle, d’après les ouvrages de Sorel. — Le collège de Lisieux, les écoliers, les correspondants, les régents. — L'enseignement des lettres. — Du rôle joué par les Recueils de citations. — Ce que sont devenues quelques-unes des citations classiques. — L'enseignement de la philosophie et des sciences. — Les goûts et les plaisirs des écoliers ; la passion du théâtre et des romans.
Sorel a commencé par faire des romans, et il à fini par écrire des traités de pédagogie; romans et traités s'expliquent, comme nous le verrons, par l'éducation qu'il avait reçue. Laissons-le donc nous raconter ses années de collège dans l'Histoire comique de KFrancion, qui est presque toujours la sienne. Les romanciers picaresques, qui lui ont servi de modèles, décrivaient longuement l’enfance de leurs personnages, gueux et fils de gueux ! : lui, par raiïllerie, prend son héros au berceau, et n'oublie aucune de ses malices enfantines ; mais, après quelques pages un peu lourdes, le récit s'accélère.
Dès que Francion a appris tout le latin du curé de son village, son père l’emmène à Paris, lui choisit un correspondant et le présente à un régent du collège de Lisieux, rue Saint-Etienne des Grès; les portes se referment, il
Comparer aux livres IT et IV du Francion les scènes de la vie de collège dans Guxman d'Alfarache, partie Il, livre IH, chap. 4. — it. L'Aventurier Buscon,chap.1 à5.— Sorelimite encore le roman de Rabelais, les Contes d'Eutrapel, chap. XXV, de Noël du Fail, l'Euphormion de Barclay, et malgré toutes ces imitations, il reste original.
est pris, il est à bonne école. Si les élèves du collège de Montaigu sont toujours les plus pauvres de Paris, ceux de Lisieux sont restés les plus polissons, s’il faut en croire le Légat testamentaire du Prince des Sots (1615.) C’est là qu'ont commencé les émeutes contre les réformes de Henri IV ; c’est là que les censeurs royaux ont été reçus à coups de pierres. Les régents se rendent dans leurs classes, à neuf heures du matin, en bâillant, «à pas de tortue 1, » et consacrent six mois à expliquer une satire de Juvénal, la plus courte. Etranges explications du reste, que celles de Juvénal et de Virgile, quand le maître agite son portefeuille, pour représenter le bouclier d'Enée ou bien le char entraînant Hector vaincu?. A cette vue, toute la classe trépigne et frappe les bancs en cadence. Notre Francion tiendra bientôt sa partie dans ce concert ; le voici, « la toque plate, le pourpoint sans boutons, attaché avec des épingles ou des aiguillettes, la robe toute délabrée, le collet noir et les souliers blancs, toutes choses qui conviennent bien à un vrai poste 3 d'écolier ; et qui lui parle de propretése déclare son ennemi. » En revanche, il est devenu de fer pour les coups ; le martinet infatigable du cuistre ou du « tire-gigots » n’a plus de prise sur lui, et il résiste à toutes les privations.
Au-dessus de la porte du réfectoire, Monsieur le régent Hortensius a fait graver cette inscription : « Ne quid nimis ; » la bouche pleine, il répète sans cesse « qu’il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. » Les pensionnaires n'ont que trop souvent l’occasion de
{1) Expression de Richer cilée par M. Lantoine (Histoire de l'Enseignément secondaire au XVII siècle, p. 45.)
(2) Remarques sur le V{° livre du Lerger extravagant, p. 165, édition de Rouen, 1646.
(3) Curiosités françaises d'Antcine Oudin, 1640, p. 443; « un poste, idiolisme, un débauché. »