LA THÉORIE DU ROMAN
passée, on est revenu au roman héroïque et chevaleresque. Les critiques italiens du XVIe siècle dérivaient le mot de roman de rômê, force! ; l’idée, sinon l’étymologie, a prévalu : les grands exploits, les longues aventures y sont de règle. Qu'il sorte tout armé d’une imagination gasconne, ou qu’il rappelle, par allusions, l’histoire contemporaine, le roman est toujours une sorte d’épopée qui a besoin de fables et de merveilleux, et qui doit nous transporter loin de notre temps et de notre pays. Tous les auteurs s'accordent à le définir « un poème en prose 2,» et font des romans comme ils feraient des poèmes épiques; l’un n’est pas plus difficile que l’autre. Est-ce que la Calprenède ne conduit pas ses héros, il s’en flatte, « d’une manière approchante de celle d'Homère, de Virgile, du Tasse et autres écrivains de même nature % ?» Et Sapho, « cette admirable fille, » ne croit-elle pas ressembler « à l’illustre aveugle que la Grèce admire # ? » Ne nous jette-t-elle pas comme lui, en pleine action, quitte à résumer les faits antérieurs dans un long récit? Pellisson insinuera même que le grand mérite d'Homère est de ressembler à Me de Scudéry 5, et Ménage citera encore l'Odyssée et l'Iliade,
(4) Voir les traités de Giraldi et de Pigna, cités par Huet, Traité de l'origine des romans, p. 2,
(2) Furetière lui-même le dit, Roman bourgeois, édit. Fournier, p. 26. — Desmarets de Saint-Sorlin, en réponse à son frère qui trouvait le Clovis peu conforme à l’histoire, écrit: « Le roman et le poème ne diffèrent que d’une chose, savoir que l’un est en prose et que l’autre est en vers.» Autographe cité par M. Kerviler, Revue hist. et nobiliaire, tome IX, 1878, p. 394.
(3) La Calprenède, préface de la 3° partie de Cassandre.
(4) M'* de Scudéry, (Clélie, 1" partic, livre HE, p. 1378, — ibid: tome IX, livre 2, p. 1124 à 1149) fait un long éloge d'Homère.
(5) Menagiana 1715, tome Il, p. 9. — Manuscrits Conrarl, in-4", tome XIX, p. 861. Discours sur Homère à des précieuses qui ne le qoùtaient point. « Mon cher Chrysothée, Homère est comme les plus honnêtes gens, qui ne charment pas le monde dans une première conver* sation, etc.»
à ceux qui trouvent la Clélie trop longue ou même ridicule. En effet, mal en avait pris à Mie de Scudéry, lorsqu’après avoir affublé à l'antique, dans le Cyrus, tout le personnel de l’hôtel de Rambouillet, elle s'était avisée de rendre le même service aux visiteurs de son petit salon. M. et Mme de la Calprenède avaient supporté Condé comme héros.de roman; mais ils déclarèrent hautement que Pellisson, Conrart et les autres habitués du Samedi n'avaient rien de romanesque. Ils demandaient à leur rivale, quand elle mettrait en roman « les bourgeois etles marchands de la rue Saint-Denis et Quincampoix, » et ces bourgeois eux-mêmes trouvaient le projet ridicule: ces beaux livres devaient être réservés à l'aristocratie.
Si telles étaient les idées en cours sur le roman, tout essai pour le renouveler, soit par la description des mœurs familières, soit par la simple analyse des passions, devait longtemps échouer. En 1627, une intéressante tentative dans ce sens, Za Chrysolite ou le Secret des Romans d'André Mareschal ?, n'avait aucun succès et n’obtenait qu'une épigramme obseène de La Mesnardière?, le médecin des précieux. Les mêmes questions étaient encore agitées dans de longues conversations par les précieuses bourgeoises de l'abbé de Pure. L'une d'elles ne désespère pas de «lire un jour un roman merveilleux, sans y voir autre chose que des effets d'amour et de tendresse, sans aucun mélange de vaillance ni de bravoure #. » Mais l’assemblée
(1) Tallemant, tome VIT, p.62. Mêmes plaisanteries de la Calprenède, citées dans la Précieuse de l'abbé de Pure, 4° partie, p. 74; ajouter ce que dit Tallemant sur les romans de Gomberville.
(2) Mareschal raconte une histoire d'amour, sans incidents romanesques ; dans sa préface il dit: « qu’il suivra partout la raison, et sans elle, il ne voudrait même pas qu’on le louât. »
(3) Poésies de la Mesnardière, in-folio, 1656, p. 33.
(4) La Précicuse, 1 "partie, p. 268 ;ibidem 4° partie, p. 44 et suiv. Ces deux conversalions sur les romans sont déjà citées par M. Fournel