‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 82 sur 176 · SOREL DÉFEND LE ROMAN COMIQUE · texte numérisé non relu

SOREL DÉFEND LE ROMAN COMIQUE

est unanime à protester contre le retranchement des belles aventures, sans lesquelles on ne ferait que des livres ennuyeux ; il faut conserver les grandes catastrophes et les grandes phrases. Le temps de Mme de la Fayette n’était pas encore venu.

L'étude des passions ne suffit donc pas pour exciter l'intérêt; on veut pour sujet des expéditions guerrières, et pour héros des personnages antiques ou du moins anciens, point de contemporains sinon des princes, jamais de bourgeois. À diverses reprises, Sorel a protesté contre ces romans prétendus historiques, « vrai moyen d'oublier l’histoire. » La guerre qu'il avait déclarée à d’Urfé et à ses contemporains, il l’a reprise contre La Calprenède et Mie de Scudéry : il s’est moqué de ces livres interminables « comme la corde, ou la natte, ou’on peut allonger sans fin, en y ajoutant toujours de la filasse ou de la paille! ; » il défiait ces romanciers de faire des livres comme les siens : «On pourrait dire que s'ils savent si peu comment il faut composer des livres à l’antique, ils en devraient faire, qui fussent entièrement à la moderne, sans les troubler par un mélange monstrueux. Mais ils n’ont garde de l’entreprendre pour la difficulté qu’ils y trouvent. S'ils voulaient raconter des choses, comme arrivées en ce temps-ci, ils auraient beaucoup de peine à garder la bienséance. Chacun s’en établirait juge et en connaîtrait les défauts, au lieu qu’en décrivant des choses anciennes et hors de connaissance, observées même dans des pays qui ne furent jamais, ils y emploient des lois et des coutumes si bizarres qu’ils veulent, sans crainte d'en être

dans son chapitre sur les romans comiques (La Littérature indépendante au XVII siècle).

(1) Sorel, Connaissance des bons livres, chap. de la Censure des romans, p. 119.

repris. Il n’y a que les bons peintres qui fassent des portraits bien ressemblants, mais il est fort aisé de faire des portraits à l'aventure et tels qu'ils pourront venir 1. » Malgré la différence des styles et des sujets, on pense à Molière combattant le préjugé si répandu chez ses contemporains, qui voyaient dans la comédie une œuvre inférieure à Ja tragédie et plus aisée?. Non, il n’est pas aisé « d'entrer, comme il faut, dans le ridicule des hommes, » et Sorel lui-même avait le droit de défendre ses romans, quoiqu'il fit des caricatures plutôt que des portraits.

Il écrit encore dans l’Avertissement du Polyandre : « On prétend que cela est ravissant de ne voir que des affaires de rois et d’'empereurs, de princes et de princesses, et que les grands évènements, qui leur arrivent, doivent remplir l'esprit d’une satisfaction non pareille. Maïs il ya d’autres gens, qui aiment mieux voir de petites aventures d’une visite de Paris, ou d’une promenade, telle qu’il en pourrait arriver à eux ou aux personnes de leur connaissance, parce que cela leur paraît plus naturel et plus croyable. » Le nombre de ces gens-là ne devait pas être considérable, et il devait être lent à s’accroître, puisque Marivaux se croyait obligé de renouveler la même déclarations, et trouvait encore devant lui les mêmes

(1) Sorel, Connuissance des bons livres, chap. de la Censure des romans, p. 109.

(2) La Critique de l'Ecole des femmes, scène VI.

(3) CI1 y a des gens dont la vanité se mêle de tout ce qu'ils font, même de leurs lectures. Donnez leur l’histoire du genre humain dans les grandes conditions, ce devient là pour eux un objet important. Mais ne leur parlez pas des objets médiocres, ils ne veulent voir agir que des seigneurs, des princes, des rois, ou du moins des personnages qui aient une grande figure. Il n’y a que cela qui existe pour la noblesse dc leur goût. » Commencement de la Il° partie de Marianne, cité par M. Larroumet, dans Son ouvrage sur Marivaux, p. 835,

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