SOREL ÉCRIVAIN PRÉCIEUX
Madame de la Calprenède, et Mademoiselle D. L. par Mademoiselle de Lauvergne, une autre sotte décrite par Somaize; à quoi bon ? Nous savons à quelle espèce de précieuses Sorel eut affaire.
Il s’est donné beaucoup de mal pour leu: plaire. Tantôt il venait leur lire une pièce rarissime du XVIe siècle, un Dialogue t entre la Reine Margot, et un cavalier gascon incapable d'apprécier l'Amour platonique ; tantôt il s’en allait recueillir pour elles toutes les nouveautés, la Carte des précieuses du Comte de Maulevrier, la Carte du Royaume d'Amour de Tristan L’Hermite, les billets de Mme de Choisy. Il faisait même imprimer toutes ces bagatelles ; c’est lui qui donna au libraire Charles de Sercy l’idée de publier un recueil de pièces en prose, pour faire pendant à son recueil de vers, si apprécié de Cathos et de Magdelon 2.
Voilà donc un Sorel nouveau, précieux et secrétaire des précieux, mais qui n’a perdu ni son esprit narquois, ni ses qualités d’observateur. S'il courtise toutes les précieuses, il ne se soucie point d'en épouser aucune, ni de « descendre avec elle le Fleuve de Tendre, il préfère demeurer sur le rivage.» Il ne porte pas seulement
(1) Ce dialogue a été retrouvé par M. Bazin, dans un livre de Sorel, le Nouveau recueil des pièces en prose, 1644, Nicolas de Serey. Le texte donné par Sorel est conforme à celui des Manuscrits Conrart, in-4', tome IV, page 649. Cette petite pièce était bien connue dans la société précieuse. Quand Voiture veut perdre sonrival, le duc de Montmorency, qui a moins d'esprit que de bravoure, il l'écoute causer avec Mme de Sablé, arrange leur conversation à la manière du dialogue du Cavalier gascon, et l'envoie transerite à l'intéressée; celle-ci craint le ridicule et donne au duc son congé (le Grand Cyrus, tome I, p. 135 à 163).
(2) Le Recueil des pièces en prose, Paris, Charles de Sercy, 1658, est la réimpression, avec des additions, du Recueil publié par Sorel, dès 1644, chez Nicolas de Serey. Nous distinguerons ces deux recueils seulement par les dates : Recueil de Scrcy, 1644, et Recueil de Sercy,
(3) Sorel, Œuvres diverses, p. 281.
dans le monde l’habit d’Alceste, « ce bel habit gris, avec des rubans verts 1 »,il à aussi son rude bon sens. Écoutez-le plutôt rabrouer le poète amateur, Belastre, qui veut lui lire « des vers à la cavalière?. » — Qu’entendez-vous par ces vers à la cavalière? N'est-ce pas à dire de ces méchants vers dont tout le mondeest fatigué? — Belastre se hasarda de répondre que c’étaient des vers faits par des gentilshommes qui n’en savaient point les règles, qui les faisaient par pure galanterie, sans avoir lu de livres, et sans que ce füt leur métier. — Hé par la mort, non pas de ma vie, reprit chaudement Charles Sorel, pourquoi diable s’en mêlent-ils si ce n’est pas leur métier ? Un maçon serait-il excusé d’avoir fait une méchante marmite ? Cependant il se coule mille millions de méchants vers sous ce titre spécieux de vers à la cavalière ?, qui effacent tous les bons, et qui prennent leur place 3. » Ces brusques échappées de bon sens, nous les retrouverons à chaque instant dans les œuvres galantes de Sorel ; s’il à quelquefois sacrifié au mauvais goût des précieux, il a souvent aussi fait leur satire.
Le plus curieux de ces livres galants, celui auquel on
(1) Le costume du Misanthrope est ainsi décrit dans les Recherches de M. E,. Soulié sur Molière p. 85, « un haut de chausses et justaucorps de brocart rayé or et soie gris, doublé tabis, garni de rubans verts etc. » — Il est impossible de ne pas remarquer le costume de Sorel ou d'Hermogène dans la Maîson des Jeux, 1642, tome I, livre 4, page 586, car il fait le sujet d’une question dans le Jeu des Merveilles ou de l'Admiration : « Je m'étonne, dit Agénor, de vous voir aujourd'hui vêtu de gris avec des rubans verts, comme si vous aviez peur que l’on vous prit sans vert, au lieu qu'il n’y a pas six jours que je vous vis avec un habit noir plus modeste qu’un bénéficier. »
(2) Ce titre fut longtemps à la mode. Voir les Œuvres cavalières ou pièces galantes et curieuses de M. B. D. R. Cologne, P. du Marteau, 1671, in-12.
(3) Furetière, Roman bourgeois, livre II, p. 288.