‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 87 sur 176 · LE JEU DES SOUPIRS OU DE LA PERTE DU CŒUR · texte numérisé non relu

LE JEU DES SOUPIRS OU DE LA PERTE DU CŒUR

Académies pédantes où se réunissaient les beaux esprits des deux sexes !. Ces laborieuses bagatelles rempliront la Clélie et bien d’autres livres, aux environs de 1660 ; elles firent le succès du recueil de Sorel, qui obtint coup sur Coup deux éditions, en 1657, en pleine préciosité : l’auteur put dédier son livre à une de ses amies, chez qui, il nous le dit, on mettait tous les jours ces jeux en pratique. Il suffira d’énumérer ceux qui offrent un petit intérêt littéraire et dont on peut suivre les transformations.

Le maitre du jeu vient de distribuer aux dames et aux cavaliers les noms les plus savants du monde: il a devant lui Hélène, la ruine de Troie, et la chaste Lucrèce, et Didon, et Ulysse, et Amadis, le beau Ténébreux. Sur un signe, quelqu'un pousse un soupir et s’écrie: « Hélas ! j'ai perdu mon cœur.— Qui vous l’a pris? - C'est Cornélie la savante,outelleautre — Aussitôttoutlemonded’interpeller la coupable : Ah! Madame, pourquoi tantde cruauté, fautil ainsi devant tant de monde commettre des larcins, et joindre au larein l’homicide ? Carn'’allez-vouspoint priver

des Jeux de Bargagli, Sienne, 1572, qui a eu plusieurs éditions. Ces jeux bizarres ne seront pratiqués en France que par les précieux. Le sieur Philippe de Villiers traduisit en français, au XVI° siècle, cinquante des Jeux de Rhinghicri, mais cette traduction passe complèlement inaperçue.On ne trouve aucune allusion aux jeux ilaliens, dans les Mémoires français du XVI siècle, et l'érudit Lacurne de Sainte-Palaye (Bibl. Nationale, Manuscritsdu fonds Moreau, n° 1518, mot Jeux) ne les cite que d'après Sorel. Dans les Recueils de Jeux français du XVI'siècle, tels que le Discours des champs faex de Taillemont et le Printemps de Jacques Yver, les acteurs se contentent de raconter des histoires d'amour et de jouer aux Fentes, aux Métiers, au Corbillon, aux Merveilles et autres jeux français très simples.

(1) Ces petites académies étaient décriées, en Italie même, au commencement du XVII siècle. Boccalini, dans les Cent premières nouvelles et avis de Parnasse, traduct. française, Paris, 1615, in-12, p. 102, les Lourne en ridicule parce que « la vraie poésie des femmes est l’aiguille et le fuseau. »

de vie celui qui ne peut si longtemps vivre sans cœur! ?» Si Cornéliedéconcertée par le bruit, ue rejette pas aussitôt la faute sur sa voisine, ou si, à son tour, elle n’accuse pas son voisin de lui en avoir fait autant, ou si elle confond tous ces surnoms compliqués, un gage. Qu'est-ce que ces mièvreries ? Un ancien jeu français, pratiqué surtout par les enfants2,-qui s’amusaient à pleurer, à prendre des figures d’enterrement en criant: « Hélas ! J’ai perdu mon pauvre Gigonnet. » Les Italiens ont supprimé les cris, et obtenu un jeu galant qui plaît à l'abbé Cotin, et que Mie de Scudéry 3 elle-même ne trouve banal que parce qu’on en à abusé.

La Chasse d'Amour est un amusement du même genre: le grave Conrart en raffolait#, et Gilles Boileau n’a pas manqué de le railler de ce goût pour un jeu légèrement ridicule. Le maitre demande où s’est caché l'Amour, « ce méchant petit garcon, qu’on lui avait donné à garder. » — Sans doute dans les yeux d'Hélène ou de Cornélie. — Et chacun de crier: «A l'Amour, à l'Amour! »; l’un appelledes chiens, l’autre des faucons,commeen unechasse.SiCornélie nese dérobe pas, comme tout à l'heure, on «la poursuit, non seulementpar les paroles, mais par la course.» C’est la mise en action d'une allégorie souvent développée par les vieux

(1) Sorel, Maison des Jeux 1643, tome 1, p. 245 à 249. Jeu de la perte des cœurs.

(2; Le rare volume intitulé Les 36 figures contenant tous Les jeux, qui peuvent être inventés el représentés par les enfants, tant garçons que filles, Paris 1587, in-4°, décrit:

Le jeu aussi recomblé de soulas Assez connu que l’on appelle hélas !

J'ai bien perdu mon pauvre Gigonnet,.

(3) Les Jeux de Mathilde d'Aquilur, par Mile de Scudéry, p. 29.

(4) Gilles Poieau dit méchamment de Conrart que dans tous ses vers il a l'air «de crier à l'amour, » C'est uac double allusion à son jeu favori et à ses vers langoureux.

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