LE JEU DE LA LOTERIE
poètes français !, en même temps qu'un jeu d’attrape plus délicat que l'ancien jeu de la Mouche, où l’on poursuivait une personne en lui lançant une grosse pelote de laine. Nous devons encore aux Italiens les jeux de la Gazette et de la Loterie. La loterie publique ou la loterie d’argent2 ne réussit en France qu'assez tard. Vaugelas, qui dirigeait l’entreprise, était bien pauvre, et pourtant il en compromit le succès pendant des années, en voulantlui conserver l’ancien titre français de« Blanque3.» Enfin cette bienheureuse loterie fut tirée en 1659. Tout le monde avait pris des billets sous des noms imaginaires ; les deux gros lots furent gagnés par M. Parisot, maître des comptes, sous le nom de Petitjean. et par M. Gilbert, conseiller au Parlement, sous celui du marquis de Mascarille. En même temps les précieux organisent, toujours à l’instar des Italiens, des loteries d'esprit de toute espèce : on se marie au sort pour une soirée ou pour une saison ; on tire au sort des portraits et des bouts-rimés à remplir, des mots nouveaux et des expressions burlesques à propager dans le mondes; tout est mis en loterie, tout, sauf le bon sens. Faut-il nous arrêter à la plus compliquée de ces loteries, imprimée par
(1) La Chasse et le départ d'amour, d'Octavien de St-Gelais, 1309. — La Chasse d'amour, de Belleforest, 1561, le Cerf d'amour, de Passerat, etc.
(2) On cile, pourtant, quelques loteries à la cour des Médicis. Palma- Cayet, Chronologie Novennaire, livre IT, décrit une de ces blanques, où le billet du prince de Navarre, le futur Henri IV, qui avait pris pour devise deux mots grecs, vaincre ou mourir, sort plusieurs fois. Ces loteries reparaîitront de temps à autre à la cour et seront tournées en ridicule dans la pelite pièce du comte de Cramail, intitulée la Blanque des illustres filous.
(3) Sauval, Antiquités de Paris, in-folio, tome III, p. 77 et suivantes.
(4) Nous reviendrons sur ces loteries dans le chapitre de la Langue des Précieuses ridicules.
les soins de Sorel ! ? Faut-il décrire les gros billets, en petit nombre, remplis des assurances d’un amour éternel, et les moindres, simplement d'estime, d'inclination ou d'affection naissante ? Faut-il montrer les amants languissants, qui apportent, au lieu d'argent, des vœux, des larmes, des soupirs, et les amants galants qui donnent de belles paroles et des déclarations bien tournées ; le tarif établi où l’on voit combien en amour un ou plusieurs soupirs valent de faveurs ; enfin, au jour dit, cette belle loterie tirée par un petit enfant, fils d’une mère plus belle que Vénus, et déguisé en Amour? Si fortes que soient ces extravagances, elles seront encore dépassées par celles des grandes dames de l'aristocratie ?. Mais ces dernières se lasseront bientôt de ces jeux d'esprit ; elles préféreront gagner des bijoux massifs aux fêtes de la cour, ou bien organiser ces loteries de charité, décrites par Bussy, où la charité bien ordonnée commençait par les bienfaitrices elles-mêmes.
Les Italiens parodiaient depuis longtemps les Gazettes, comme les Loteries. Ils s’imposaient dans leurs réunions joyeuses de donner comme gages des Nouvelles imaginaires et d’improviser des Gazettes de tel ou tel pays, ou même de sociétés particulières. Un pareil jeu aurait manqué d'intérêt en France, où les journaux n’existaient
(1) Recueil de Serey,1658, tome I. La Loterie d'amour. —it. Antiquités de Paris, tome 1, p. 77. Sauval se moque des loteries qui remplissent le dernier volume de la Clélie, notamment le tome IX, livre I, p. 757 à 7174.
(2) Somaize, Grand Dict. des Précieuses, tome [, p.191, cite une de ces loteries: La Loterie d'amour ou la mélamorphose galante .de La duchesse de Châtillon en amour, par Mademoiselle Desjardins, 1661, in-12.
(3) Dans l’épigramme de d’Aubigné citée par le Dictionnaire de Littré :
Vous vous êtes fait huguenot,
A ce que dit la gazette, il s’agit des Gazeltes manuscrites ou des nouvelles à la main. Dès 1609, il parut une satire contre les nouvellistes, intitulée la Gaxelte, Rouen, Petit, 1609, in-8°.