LE JEU DES BÈTES DRE
qu'ils n'aient transformé, d’une manière plus ou moins heureuse.
Tout le XVIe siècle avait joué au Jardin -Madame 1, où l’on imite les cris de tous les animaux : la société de l’hôtel Rambouillet, moins bruyante, s'était contentée de jouer aux Poissons ?, une variété facile des Proverbes ; mais cet amusement, illustré par Voiture et le prince de Condé, parait trop simple aux derniers précieux. Supposez que, dans une réunion, chaque personne choisisse un nom de bête qu’elle indique au maître du jeu, et que celui-ci mette ces bêtes en vente. L'art du maître consistera à faire valoir sa marchandise, à mêler habilement les traits des personnes et des bêtes qui les représentent ; celui des clients, à deviner ces rapports et à soulever les masques pour leurs achats. Il y aura là bien de lingéniosité. Ce talent fit précisément la gloire et la fortune de Benserade, et la longue pièce du Recueil de Sercy, où le jeu est décrit comme nouveau, doit avoir été composée sur ses indications 3. Si jamais La Fontaine a joué à ce jeu, il a dû y exceller, lui qui mettait son art et son plaisir à passer,
(1) Sur le jeu du Jardin -Madame, voir les Escraignes dijonnuises, de Tabourot des Accords, p. 10, cité par Littré au mot Jardin.
(2) Le mot Poisson fournit un grand nombre de proverbes. (Voir le dictionnaire de Trévoux et le dictionnaire de Littré). Le jeu consiste à insérer ces proverbes dans de petites histoires improvisées.
(3) Dans le Recueil de Serey de 1658, le Jeu des bêtes est inséré dans Je Voyage d’Alcippe à Rennes, qui fait partie du tome II. Ce tome III a paru en 1660, et Benserade cest à Rennes cette même année 1660, comme le prouve sa lettre à l'abbé d’Aubignac, Roman des lettres, p. 511. — Le jeu des bêtes était déjà pratiqué à Paris, depuis une dizaine d'années, et quand les noms qu’on y gagnait étaient bien appliqués, ils restaient aux joueurs. Ce fait explique toutes les pièces des Manuscrits Conrart, in-#, tome XXI, p.357, £lrennes à M. Esprit pour la taupe, le hibou, le grillon, lu tortue, et aussi la petite pièce de Sarrasin adressée à une dame surnommée la Souris.
par des nuances insensibles, des personnes aux bêtes, qui savait mêler leurs physionomies sans les confondre, et réunir deux portraits, non pas même dans une fable, mais souvent dans un seul vers. En tout cas, il n’a pas ignoré le Jeu des bétes, et c’est dans une des petites pièces, inspirées par cet amusement, dans la Souris de Sarrasin!, qu'il paraît avoir pris un des traits les plus délicats de la fable des Animaux malades de la peste. Terminons par l’antique jeu du Corbillon. Tous les Recueils en décrivent, encore aujourd’hui, une variété naïve (J’aime mon amant par «a, par b, par c, etc.), qu’Arnolphe n'aurait certainement pas permise à Agnès, et qui n’est pourtant qu'une simple énumération d’'adjectifs. A ces puérilités les beaux esprits substituaient des phrases plus compliquées. Le comte de Cramail aime sa maîtresse « parce qu’elle se coiffe bien et qu’elle le coiffe mieux encore ; » il l’aime à pied, à cheval, en voiture, et ces € raisons sans raison » occupent une quarantaine de pages dans son livre 2. Plus tard, il s’agira d'expliquer par le même procédé n’importe quelle question galante. Ainsi
(1) Comparer ces vers de La Fontaine :
Les tourterelles se fuyaient, Plus d'amour, partant plus de joie...
au commencement de la Souris, Œuvres de Sarrasin, 1658, p. 25: Cependant la machine ronde Qu'en prose on appelle le monde, Qui par amour seul se maintient Et que le seul amour soutient, Des soins de l’Amour délaissée S'en allait bientôt renversée…… Le coq la poule haïssait, Le moineau sa femme laissait...
(2) Les Pensées du Solitaire, par le comte de Cramail, 1630, in-8?, tome I, livre 2, p. 189, les Pourquoi à Lydie. — Comparer Sorel, Maison des Jeux, tome 1, p. 174, le jeu des questions ou des pourquoi.