LES PETITS VERS PRÉCIEUX
chez Mne de Sablé, le marquis de Sourdis démontrera par cinquante raisons, « pourquoi l'Amour est peint, les yeux bandés, nu et enfant !. » On se rappelle les phrases analogues du Discours sur les passions de l'amour : « L’amour est toujours naissant. Les poôtes..… le représentent comme un enfant — ils n'ont pas eu raison de le dépeindre comme un aveugle; il faut lui ôter son bandeau et lui rendre désormais la jouissance de ses yeux 2. » Il est curieux de songer que Pascal a pu entendre les bagatelles du marquis de Sourdis, et que leur souvenir s'est peut-être présenté à son esprit, lorsqu'il écrivait la plus éloquente des œuvres de salon, le plus profond des jeux d'esprit 3. Ce n’est plus un jeu, mais une affaire que les petits vers pour la société précieuse. Entre Malherbe et Boileau, deux maitres rigoureux, la poésie s'amuse et fait l’école buissonnière. Certes, on en avait griffonné à l’hôtel de Rambouillet de ces pièces légères, mais pendant de longues années, on n’y avait pas attaché d'importance; vite écrites, elles étaient vite oubliées. La bourgeoisie économe copiera, imprimera les siennes : elle tiendra non-seulement bureau, mais registre d'esprit. Si aucune poésie ne plaisait à Sorel, celle des précieux l’exaspérait. Que de fois on l’entendit faire la grosse voix contreles petits vers de pacotille, contre les Dialogues plus ou moins poétiques,
(1) Les Italiens connaissaient déjà cette forme raflinée du jeu. Dans la petite cour, décrite par Guazzo, quelqu'un pose cette question: Pourquoi l'Amour est-il peint avec un poisson dans une main et une fleur dans l’autre ? — C’est parce qu'il est le seigneur de la terre et de la mer. — La pièce du marquis de Sourdis a été transcrite, sans explications, par M. de Barthélemy dans son ouvrage sur les Amies de Madame de Sablé, p. 309.
(2) Pascal, édit. Havet, tome I, p. 255 et 260.
(3) Voir l'étude de M. Gazier sur Pascal ct Mile de Rounnez: dans la Revue politique et littéraire, 24 nov. 1877,
où les pigeonnes, les fauvettes, les chiens et les chattes précieuses échangeaient des fadeurs 1! Dans cette poésie des Recueils, une variété mérite pourtant quelque attention, ce sont les pastiches en vieux langage, ou limitation des poètes du XVe etdu X VIesiècle, léguée par Voiture à La Fontaine, mais aussi à l’abbé Cotin?. L'engoument pour ces vieux poètes était devenu si fort,que Sorel lui-même se crut obligé de les imiter ; mais, pour ne pas rompre tout à fait avec ses principes, il mettait leurs vers en prose. Venait-il de lire les poésies de Mademoiselle des Roches, et d’autres auteurs du X VI siècle, il écrivait un Différend de Beaux Jeux et de Belle Bouches, que La Fontaine a trouvé àson
(1) À une représentation de l'Ecole des femmes, un spectateur soutint que c'était une tragédie, parce qu'il y état question de la mort d’un petit chat. (Voirles Amours de Calotin, de Chevalier, 1664, Acte [, scène I.) C’était probablement un précieux, habitué aux pièces de ce genre. En 1688, Mme Deshoulières fera encore une tragédie : (La Mort de Cochon) inspirée par les amours de sa chatte avec le chien du duc de Vivonne.
(2) Saint-Amant (édilion Livet, tome I, p. 322,) cite tous les vieux poètes ou prosalteurs qu'on s'amusait à pasticher, eutr'autres Tabourot des Accords. Au dire de Tallemant, l'abbé Cotin lisait souvent cet auteur; il a écrit en Lête du fameux Madrigal Sur un carrosse de couleur amarante: «En faveur des Grecs et des Latins et de quelques-uns de nos Français, qui allectent ces rencontres aux mots, quoique froides, J'ai fait grâce à cette épigramme. » Tabourot dit de même : (Rigarrures, édition de 1662, p.82, chap. des Equivoques ou des Entends-trois), « Ces ampbibologies ont été estimées si fréquentes entre les Grecs et les Latins, que les philosophes ont dit et jugé tous les mots du monde être sujets à diverses interprétations ; Cicéron en son second de Oratore, LCD
(3) Le dialogue de Sorel avait déjà paru dans le Recueil de Sercy de 164%; La Fontaine Paura lu probablement dans le Recueil de 1658. Les précieux s’exerçaient souvent sur ce thème. Ainsi le Recueil de plusieurs pièces gulantes de ce temps, 1663, in-12, p. 187 (B. de l’'Arsenal, BL, 7315) contient un Dialogue d? la bouche et des yeux, différent de celui de La Fontaine. Sorel lui-même avait développé une question de la Conversation civile, de Guazzo, livre JV, où quelqu'un demande quel est 1e meilleur truchement en amour, les yeux ou la langue. IL avait lu dans Estienne Pasquier (Œuvres, in-folio, tomelIl, p. 798,) le Plai-