LES PETITES PIÈCES DE SOREL
goût et qu'il a remis en vers ; avait-il feuilleté Villon, il composait un Zestament comique ! qui a précédé celui de Scarron, et qui a pu lui inspirer le sien.
Il remontait même plus haut. Dans son Berger extravagant, pour se justifier d'avoir habillé l'Amour, il cite les miniatures d’un vieux manuscrit du Roman de la Rose, où il a vu le petit Dieu représenté avec une tunique. C’est à ce vieux roman qu'il renvoyait les précieux, quand il les voyait se disputer entre eux l'honneur d’avoir inventé les Cartes, les Guerres et les autres fadaises allégoriques *; ou bien, il leur rappelait les farceurs du Pont-Neuf, et les petits écoliers de son temps, qui, trente ans auparavant, faisaient déjà des pièces de ce genre *. S'il lui arrive d’en composer lui-même, il y mettra du moins une intention satirique. C’est ainsi qu'il écrit une Relation du Siège de Beauté, à l'adresse des jeunes officiers, qui. au retour d’Allemagne ou de Poitiers, emploient à tout propos les termes militaires, surtout dans leurs déclarationsgalantes. Ils ne comprirent pas la raïllerie: vingt ans plus tard, le duc de Saint-Aionan s’amusait encore à versifier la pièce de Sorel pour Mie de Fontanges ”, et les petits abbés euxmêmes continuaient à passer {a Revue des Cœurs au
doyer en faveur de l'œil contre la parole, ainsi que les poésies semblables de Mile Des Roches.
(1) Le Testament de Clyante, dernière pièce du Recueil de Serey de 1658, est une suite de legs burlesques. Clyante lègue « aux Précicuses cinq cents années de sévérité et d’orgueil. »
(2) Le Berger extravagant, remarques sur Ie livre IX, p. 292.
(3) Bibliothèque française, 166%, p. 150.
(4) C’est à ce propos que Sorel se brouille avec son vicil ami Furetière, comme on le verra dans le dernier chapitre.
(5) Le Triomphe de l'amour sur le cœur d'Iris. (Hist. amoureuse des Gaules, édit. P. Boîteau, tome III, p. 23), est la copie versifiée de la pièce de Sorel. Molière s’est souvent moqué des mêmes métaphores ;
service d'Iris 1. Sorel eut d'autres surprises du même genre, Un projet d'Almanach d'Amour, qu'il avait lancé en plaisantant dans le Berger extravagant ?, fut pris au sérieux, et fit la fortune littéraire de deux précieux, de Messieurs Yzarn et Lontier. Plus tard vient la vogue des Portraits. Tous les galants composent le Portrait de leur-belle, et plus on a de galants, plus on a de Portraits. Les dames font exprès de se tromper aux petits jeux, où l’on demande des Portraits comme gages ; c’està qui en remettra le plus 3. À ce moment Sorel publie sa Description de l'île de la Portraiture, où tous les habitants sont occupés à se peindre les uns les autres. L'écrivain a beau railler, il nous représente un de ces hommes, tels qu’on en voit quelquefois, trop faibles pour résister à leur temps, trop intelligents pour le suivre toujours, et les confidences de cet esprit gaulois, égaré dans les ruelles, ne sont pas à dédaigner.
ainsi dans l'Ecole des Murrs, acte Il, scène VI, Sganarelle dit en parlant de Valère:
Mais c’est un mal pour lui de s'être mis en tête
De vouloir prendre un fort qui se voit ma conquête.
Les Ilaliens parodièrent ce passage, et dans le Baron de Fæneste déjà cité, on vit Arlequin procéder, sur la scène, à l'attaque d'un fortin qui représentait le cœur d'Eulalie.
(4) Pièce du Recueil de Pellisson et de La comtesse de La Suxe.
(2) Le Berger extravagant, livre I, p.143, 144, et Remarques.— Le Recueil de Sercy de 1658 contient deux almanachs du même genre, décrits par M. Livet dans son édition de Somaize, tome Il, p. 277. Sorel en fit lui-même une troisième, Œuvres diverses, p.349; il reprenait son bien.— Dans le ballet de la Déroute des précieuses, cité plus loin, il est question d'un Almanach des Précieuses qui a dù suivre deprès la pièce de Molière, et qu'on n'a encore pu retrouver. C'est probablement le même que Sorel désigne sous le nom d'Aémanach des Coquettes (Bibliothèque française, de 1664, p. 170.)
(3) Voir le jeu décrit, page 42 à 44, dans le Voyageur fortuné dans Les Indes du Couchant ou l'anant heureux contenant La découverte des terres anconnues qui sont au-delà des trois villes de Tendre, in-12, par A. D.S, (Antoine de Somaize),