‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 96 sur 176 · LES LOIS DE LA GALANTERIE · texte numérisé non relu

LES LOIS DE LA GALANTERIE

Ce qu'il pensait en définitive des précieux, il nous l’a dit dans une petite pièce intitulée les Lois de la Galanterie. En apparence on dirait une de ces parodies des Lois somptuaires, telles qu’en écrivaientles Espagnols etles Italiens ';enréalité c’est un code aussi minutieux qu'ironique de la vie élégante à Paris, la seule ville où le vrai galant puisse dignement exercer ses talents?. Rien de plus instructif que ces prescriptions puériles, toutes formulées aussi gravement que celle-ei : « Les galants peuvent aller quelquefois chez les baigneurs pour avoir le corps net, et tous les jours ils prendront la peine de se laver les mains avec le pain d'amande ; ils auront soin aussi de se faire laver le visage presque aussi souvent. » Ils ne se lavaient donc pas tous les jours, on pouvait être de la dernière propreté sans cela? Que serait-ce si nous écoutions au XVIe siècle, la reine Marguerite minaudant avec le cavalier gascon : « Voyez ces belles mains, et encore que je neles aie point décrassées depuis huit jours, gageons qu'elles effacent les vôtres. »

L'observation de Sorel ne s'arrête pas seulement à ces dehors ; à mesure qu’ilécrit, l'ironie augmente, elle claque, elle cingle. La toilette ridicule des coureurs de ruelles, leur noblesse plus ou moins authentique, les emprunts et les

(1) Surles Pragmatiques de Quevedo, le Trailé de la vie de lu Capitale, ete., voir la thèse de M. Mérimée sur Quevedo. Sorel a lu toutes ces petites pièces espagnoles, analogues à celles qu'on faisait autrefois en France. C'. le Doctrinal de cour de Pierre Michaut, 1522, in-8°.

(2) Lois de la galanterie (article 1, p. 1) « Paris, ville incomparable et sans pair, de laquelle lorsque les vrais galaats sont éloignés, ils se trouveront comme les grands poissons de la mer dansune petite mare, où ils ne peuvent nager, faute d'eau. » — Voiture (Lettres, édit. Ubicini, tome I, p. 68) écrit de Nancy: «Je me souviens d’avoir vu quelquefois meilleure compagnie dans les ruisseaux de Paris, que je n’en ai encore rencontré dans la chambre de la duchesse Nicole. » ibid. «Il me semble que ce n’est pas danser en cadence que de danser à Metz... »

escroqueries qui la soutiennent, leurs bassesses devant leurs supérieurs et leurs grossièretés avec les petites gens, leur fatuité, leurs prétentions littéraires, tout cela est peint. Tandis que les contemporains, depuis Faret jusqu'au chevalier de Méré, depuis Vaugelas jusqu’à Mie de Scudéry, s’évertuent à définir « l’honnèête homme » avec des raffinements infinis, et à le parer de toutes les qualités imaginables, Sorel nous le montre tel qu’il le voit; illetoise des pieds à la tête, qui est vide. Après tant d’éloges de la préciosité, qu'on est donc heureux d'en entendre la satire !

Les divers éditeurs de Molière ont cité depuislongtemps, mais sans les attribuer à leur véritable auteur, les Lois de la galanterie; ils ne pouvaient donner un meilleur commentaire des Précieuses ridicules, puisque Molière a lu et imité de près la petite pièce de Sorel !. Grâce à elle, nous pouvons suivre pas à pas le marquis de Mascarille allant en «visite spirituelle. » Il arrête une chaise à porteurs, car « c’est une chose infime que de se couler de son pied, d'un bout de la ville à l’autre, et rien de si laid que d’entrer crotté chez les dames. Vous pouvez, vous devez, pour le plus sûr, vous faire porter en chaise, dernière et nouvelle commodité si utile, qu'ayant été enfermé là dedans, sans se gâter le long des chemins, l’on peut dire que l’on en sort aussi propre, que si l’on sortait de la boîte d’un enchanteur.» Et Mascarille est si convaincu de cette vérité, qu'au risque de « se briser, » il passe par lesportes les plus étroites, et se fait déposer dans le vestibule même de Gorgibus. Il met pied à terre, il s’avance ; nous connaissons les moindres détails de sa toilette, ce

(1) Sorel cite les Lois de la galanterie ct dcelare qu'il en est l’auteur,

dans la Connaissance des bons livres, p. 365, et dans la Bibliothèque française, 1664, p. 360,

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