‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 97 sur 176 · LES LOIS DE LA GALANTERIE · texte numérisé non relu

LES LOIS DE LA GALANTERIE

chapeau minuscule perché sur une immense perruque, ce rabat de la taille « d’un honuète peignoir, » ces flots de rubans, ces vastes canons, et tous ces détails, Sorel les a déjà notés, presque avec les mêmes expressions que Mie Desjardins !. Il se présente, il salue, avec quelle grâce, vous le savez: il s’assied dans un fauteuil, non pas comme il fait aujourd'hui à la Comédie francaise?, une jambe tres haut croisée sur l’autre, mais commodément, posément; il faut qu’il soit à l'aise pour tirer son gant, peigner ses cheveux, ajuster ses canons, et tousces mouvements de la dernière conséquence, ont déjà été réglés par Sorel, comme les figures d’un menuet. Il ouvre la bouche, et ses compliments pour l'entrée, et toutes les sottises qu'il va dire, sont prévus : on sait d'avance comment il va parler du temps qu'il fait et des pièces nouvelles, nommer tous les écrivains qu'il protège, débiter des chansons et des impromptus de poche, et promettre un exemplaire de ses æuvres richement relié: il ne serait pas un vrai galant s’il n’offrait à ces dames la comédie, les violons, le bal, la collation. Sorel a même indiqué les répliques de Jodelet: Mascarille n’oubliera point de demander: « Vicomte, astu là {on carosse ? ? » pour faire valoir son ami, comme il

(1) Récit de la farce des Précieuses, réimprimé dans Molière, édition Despois, tome Il, p. 129.

(2) C’est en 1694 seulement que M. de Coulanges (Chansonnier, tome Il, p. 1, cité par M. Livet) constate un tel changement dans les habitudes des jeunes gens.

Je trouve que les jeunes gens Aujourd'hui prennent trop leurs aises:

Chez les dames, au bon vieux temps, Prenaient-ils les meilleures chaises ?

En voyait-on de renversés,

Les jambes, les genoux croisés ?

(3) «De quelque condition que soit un galant, nous lui enjoignons d’avoir un carrosse, s'il en a le moyen; d'autant que lorsqu'on parle aujourd'hui de quelqu'un qui fréquente les bonnes compagnies, l'on

est prescrit dans les Lois de la galanterie. Rien n’est omis dans cette petite pièce; c'estla première ébauche des marquis ridicules, et Molière n’aura plus qu’à donner à ce dessin un peu gros la couleur et la vie.

Il se souvenait si bien des Lois de la galanterie, qu’il les a encore imitées deux ans plus tard, dans l'Ecole des Maris. Sganarélle à repris les traits et les expressions pittoresques de Sorel, pour railler ces « Messieurs les Galants, » les jambes emprisonnées dans leurs grands canons, et marchant «écarquillés ainsi que des volants.» Sganarelle jure bien de ne « jamais porter les sottises qu'on porte, » et conclut ainsi:

Quoi qu'il en soit, je suis attaché fortement

A ne démordre point de mon habillement.

Je veux une coiffure, en dépit de la mode

Sous qui toute ma tête ait un abri commode;

Un beau pourpoint bien long et fermé comme il faut, Qui, pour bien digérer tienne l'estomac chaud:

Un haut de chausse fait justement pour ma cuisse ; Des souliers où mes pieds ne soient point au supplice, Ainsi qu'en ont usé sagement nos aïeux.…

Sorel avait dit avant lui? : « Vous savez que comme le cordon et les aiguillettes s'appellent la petite-oie, on appelle un jabot l'ouverture de la chemise sur l’estomac,

demande incontinent: a-t-il carrosse ? et si l’on répond que oui, l’on en fait beaucoup d'estime. » Les Lois de la Galanterie, NII.

(1) Sorel parlait des bottes évasées à la mode en 1644, «et de ce rond de bottes fait comme le chapiteau d’une torche dont l'on a tant de peine à conserver la Circonférence, qu'il faut marcher en écarquillant les jambes. » — Pour la démarche, l'inconvénient de ce rond de bottes était le même que celui des canons. Despois a noté ce rapprochement (Molière, tome Il, p. 361) et oublié les suivants.

(2) Sorel, les Lois de la galanterie, tome 1, du Recueil de Sercy, 1658, pages 63 et 67.

laquelle il faut toujours voir avec ses ornements de dentelle, car il n’appartient qu'à quelque vieil penard d'être boutonné tout du long... Il faut prendre pour hons gaulois et gens de la vieille cour ceux qui se tiennentà une mode qui n’a plus de crédit, à cause qu’elle leur semble incommode ; il serait ridicule de dire : Je veux toujours porter des fraises, pour ce qu’elles me tiennent chaud; je veux avoir un chapeau à grand bord, d'autant qu’il me garde du soleil, du vent et de la pluie; il me faut des bottes à petites genouillières!, pour ce que les grandes m’embarrassent; je ne veux pas porter de grands canons aux jambes à cause qu’ils m'empêchent de marcher. C’est n’entendre pas qu'il se faut captiver un peu pour être toujours bien mis. Nedit-on pas qu'il ne faut point penser à avoir toutes ses aises en ce monde? » L'imitation est évidente bien que le passage aitété abrégé et rendu plus vif; Molière qui venait de prendre le discours d’Ariste dans la Préface des Remarques de Vaugelas ?, emprunte à Sorel ies répliques de Sganarelle. Il rend la grammaire dramatique et met des traits de caractère dans une gravure de mode. Le contraste entre les deux frères se marque dans des détails de toilette, avant de porter sur des choses plus sérieuses, et nous devinons dès l’abord comment ils seront divisés jusqu’à la fin de la pièce. C’est avec le même bonheur que Molière a encore tiré de la même pièce de Sorel des indi-

(4) Plus loin, Sorel parle « des bottes mignonnes » à la mode. Cf. Molière, tome IT, p. 360 :

De ces souliers mignons, de rubans revêtus.

(2) Vaugelas, Préface des Remarques, S. XI: « il est justement des mots comme des modes. Les sages ne hasardent jamais à faire ni l’un ni l’autre... — « Molière, Ecole des Maris, scène [ :

L'un et l’autre excès choque, et tout homme bien sage Doit l'aire des habits ainsi que du langage...

Ce rapprochement a été signalé par M. Marty-Laveaux, Œuvres de

Corneille, tome XI, p. XI.

cations pour le rôle de Dorante, le noble ami de Monsieur Jourdain !.

Toutes ces imitations constatées, il reste à terminer une discussion commencée précédemment ?2. Les Lois de la galanterie ont été publiées dès 1644, dans le Nouveau Recueil des pièces les plus agréables de ce temps (Paris, chez Nicolas de Sercy,) recueil qui n'a eu qu'une seule édition extrêmement rare. Ces Lois ont été reproduites, avec plusieurs additions et changements, dans le premier tome du Recueil, beaucoup plus commun, publié chez Charles de Sercy (Paris, 1658 et 1660). Quel est le texte que Molière a eu sous les yeux ? Certainement celui de 1658, car il a reproduit des expressions et des détails qui manquent dans la première édition3, et tous cesdétails font partie du rôle de Mascarille,

(1) Imitations déjà vues dans le chap. du Berger exlravagant.

(2) Voir plus haut la fin du chapitre du Francion.

(3) Voici les principaux changements, qu'il faut tous rapprocher de la scène IX, des Précieuses ridicules. — Molière. « Mascarille, après s'être peigné et avoir ajusté ses canons. — Sorel. » Après que vous serez assis et que vous aurez fait vos premiers compliments, il sera bienséant de tirer de votre poche un grand peigne de corne, ct de peigner doucement vos cheveux «(Lois de la galanterie, édit. de 1658, p. 82.) — Molière, « C’est la coutume iei qu'à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles. » — Sorel. « Pour faire l’'habile, vous nommerez ordinairement tous les savants de Paris, et direz qu'ils sont de votre connaissance et qu'ils ne font point d'ouvrage qu'ils ne vous le communiquent pour avoir votre approbation ». (ibid p.88). — Molière. — Mascarille promet aux précieuses de les conduire chez « les grands comédiens. » — Sorel. « Vous ne devez pas manquer non plus de faire voir les nouvelles pièces de théâtre aux dames, soit que vous fassiez venir les comédiens chez elles, ou que vous reteniez une loge à l'Hôtel de Bourgogne ou au Marais » (ibid. p. 81.) — Molière. « Que vous semble de ma petite-oie ? La trouvez-vous congruante à l’habit? — Tout-à-fait. — Le ruban est très bien choisi. » — Sorel. « En général il faut être averti de rendre les choses convenables, et quand on aura des habits de belle étoffe, d'avoir aussi des collets et des manchettes de belle dentelle, de bien assorlir la couleur des bas de soie et des galants ou rubans... » (ibid. page T0).

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