LA DATE DES PRÉCIEUSES RIDICULES
lequel est vraiment l’âme de la pièce. Comme l’achevé d'imprimer du premier tome du Recueil de Sercy est du 20 mai 16581, et que Molière est définitivement de retour à Paris au mois d'octobre de la même année, il s'ensuit presque nécessairement que les Précieuses ridicules ont été composées à Paris ?, et que la représentation du 18 novembre 1659 est bien la première. N’est-on pas curieux de savoir, au risque d'être un peu déçu, comment la pièce nouvelle fut accueillie par celui qui avait eu l'honneur d’inspirer quelquefois Molière, par Sorel. Elle lui fit plaisir sans doute ; mais, pas plus que sonentourage, iln'en compritla portée. C’est qu'en effet, avec toute leur malice, les Lois de la Galanterie n'étaient pas une exception; bien desécrivains, tout en appartenant comme Sorel au monde des ruelles, ne laissaient pas de les tourner en ridicule, et de railler, plus ou moins bien, leurs propres défauts chez les autres. C’étaient tantôt des attaques particulières et accidentelles, comme cette Comédie de la Précieuse *, que l'abbé de Pure fit jouer
(1) Recueil des pièces en prose Les plus agréables de ce temps, Puis, Ch. de Sercy, 1658, in-12, B. de l’Arsenal (B. L. 172061 bis A.)
(2) Si elles avaient été représentées à Rouen, pendant le court séjour qu'y fit Molière dans l'été de 1658, Thomas Corneille n'aurait pas manqué de le rappeler dans sa lettre à l'abbé de Pure du 1°" déc. 1659, où il parle si dédaigneusement du succès de « la farce des Précicuses à Paris. »
(3) L'abbé de Pure a raconté lui-même, dans son Roman « La Précieusc, » 3° partie, 1657, p. 458 à 499, pourquoi et comment il avait fait la pièce portant le même titre. Le passage a été cité par M. J. Couût (Moliériste d'août 1880), mais sans aucune explication, de telle sorte que l'exactitude du compte-rendu restait à prouver. Comme cette comédie perdue intéresse indirectement Molière, nous entrerons dans quelques détails.
Une jeune fille romanesque, nommée Aurélie, s'était entichée d’un poète ridicule, auquel la famille, conseillée par l'abbé de Pure, avait vainement opposé un élégant cavalier; on tente alors une dernière épreuve, ct l'on emmène à l’improvisie Aurélie au théâtre italien,
par les Italiens, en 1656, pour détourner une jeune filie de sa connaissance, une intime amie de Mme de la Calprenède, de se marier sottement avec un poète ridicule; tantôt des satires plus générales, comme celle de labbé
qui donne justement une pièce nouvelle « portant ce seul titre, la Précieuse. » L'héroïne est « une jeune fille prétérant un faux poète à un valant effectif et de condition. » Aurélie reconnaît aussitôt «qu'on la jouée sur le théâtre, eL que sa passion a élé exposée au peuple, pour lui enfaire concevoir, par un conseil public, une honte particulière. » Que diront ses amics, notamment celle grande-duchesse, « femme d’un écrivain enrichi parleslettres,» et passionnée comme lui pour la chasse ? (On reconnaît facilement M°° de la Calprenède. Comp. Talle ant, tome VI, p. 385, et Loret, Lettre du 31 mars 1660). Ses amies ne diront rien, mais elles « ont assisté à la comédie, » et « S'en sont très bien diverlies. »
C'est ainsi qu'Aurélie raconte la comédie de l'abbé de Pure, et cette analyse est exacte, car elle est contirmée par le témoignage d'un contemporain, déjà rapporté dans le chapitre du Polyandre. Le minutieux Sauval nous a conservé une scène entière de la Précieuse, occupée par une de ces Loteries d'esprit, si goûtées dans les ruelles, et ses indications concordent parfaitement avec celles de l'abbé de Pure.
Si la pièce contenait quelques allusions littéraires, c'était avant tout «une leçon particulière, » une de ces farces, si communes alors sur les petits théâtres. Arrivait-il quelque esclandre, ilse trouvait toujours de bonnes gens pour indiquer aux comédiens la scène à faire, et conduire ensuite, par le plus grand des hasards, le héros ou l'héroine à la représentation de leurs propres mésaventures. (Comp. Francion, livre Il, p. 81, le récit de la farce des commissaires; it. Tallemant, tome VI, p. 230, la larce jouée à Mademoiselle Tallemant, que les comédiens représentent mariée « Tallemant queliement; » it. Molière, l'Ecole des Femmes, Arnolphe :
De erâce, n'allez pas divuleuer un tel conte, On en ferait jouer une farce à ma honte.)
Si telle était la comédie de l'abbé Pure, il est évident que Molière n’a pu l’imiler en rien, et que l’aceusation de plagiat portée contre lui par Somaize (Les véritables Précieuses, scène VIT) est absurde. Il est cependant possible que Molière ait cu, après coup, la curiosité de connaître la comédie de la Précieuse, en conversant avec les comédiens italiens. Le rôle de la Précicuse a été joué par l'actrice de la troupe italienne, qui portait au th6âtre le nom d’Aurélie (d’où le nom donné à la jeune fille dans le roman) et qui s'appelait en réalité Brigida Bianchi, femme Romagnesi. Or, lors du départ de la troupe italienne en juillet 1659, cette actrice resta à Paris avec Trivelin, comme l'atteste le Registre de La Grange. Aurélie était en relations avec Molière, et lui à adressé un sonnel élogieux, dans son rarissime