‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 14 sur 52 · A0 EE · texte numérisé non relu

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Après ces témoignages, il nous serait difficile de passer l’Hexahéméron sous silence. Et cependant, du Bartas ne doit à son devancier que quelques détails fort peu importants.

L'ouvrage de Pisidas (1) a seulement dix-huit cent soixante-dixneuf vers dans le texte grec, dix-huit cent quatre-vingt-neuf dans la traduction latine. Le plan en est tellement confus, qu'il est assez difficile de s’y reconnaître. La préface de l’auteur est adressée à Sergius, patriarche de Constantinople. Après une apostrophe à l'impie

Proclus, Pisidas commence à célébrer les œuvres de Dieu. Il chante d’abord le ciel et l’air, l'harmonie des éléments, le retour périodique des diverses saisons, les éclipses du soleil et de la lune. Il exalte la miséricorde et la justice de Dieu, en se faisant l'interprète de ses avertissements et des menaces qu’il adresse aux hommes.

Du Bartas dit, dans la Vocation, avec la même ingéniosité : Feu, tu punis le feu qui brutal les tourmente (Éd. de 1611, p. 358).

Le plus connu des poètes latins que nous devons mentionner ici, est saint Avitus dont il nous reste cinq chants relatifs à l’histoire biblique, ils sont intitulés : De initio mundi (375 hexam.); De originali peccato (423); De sententia Dei (425); De diluvio mundi (658); De transitu maris Rubri (709). La lecture attentive de ces poèmes nous permet, au reste, d'affirmer que du Bartas ne les a point imités. Remarquons cependant la ressemblance plus ou moins lointaine de certains traits: dans son premier chant, Avitus dit en parlant de la langue :

Flexilis artatur recavo sic lingua palato Pressus ut in camera pulsantis verbere plectri Percusso resonet modulatus in aere sermo (V. 187 et seq.).

Du Bartas use de la même figure au 6e jour de sa Création (p. 151 de l’éd. de 1632): Nostre langue est l’archet, nostre esprit le sonneur. Dans le même chant, Avitus dit du poumon:

Accipiat reddens, reddat quas sumpserit auras. Et du Bartas (même jour, p. 153):

Poulmon qui prend sans fin, qui sans fin rend l'esprit.

Enfin, dans son cinquième chant, Avitus, une fois que les flots de la mer Rouge se sont retirés devant les Juifs, nous montre le soleil éclairant de ses rayons le fond même du golfe. Le trait se retrouve chez du Bartas /2e Sem., Loy, p. 391): ”

Le soleil tout voyant void ore un nouveau fonds.

Ces ressemblances nous paraissent d’ailleurs toutes fortuites, et ce sont les seules que nous ayons relevées. .

Sans doute, on peut supposer que du Bartas connaissait les poèmes dont nous venons de parler, surtout ceux de Victor et d'Avitus, les plus considérables, dont il avait paru des éditions au XVIe siècle (D'Avitus, 1507 et 1508 ; de Victor, 1560). Milton devait en faire plus tard son profit; quant au poème des Semaines, il s’en est peut-être inspiré aussi, mais il ne leur a directement rien emprunté; les seuls détails communs sont ceux qui, de part et d'autre, ont été pris à la Bible, ou que le sujet rendait inévitables, et cela, même pour les épisodes les plus étendus des poèmes latins.

(1) Édition de 1584. Paris.

Après avoir décrit les différents phénomènes météorologiques, les vents, la grêle, les nuages, la pluie, la neige, il passe à la création de l’homme et, insistant un peu plus sur ce sujet, il traite successivement des cinq sens, puis de l’âme et de l'intelligence. Deux épisodes nous énumérent les ruses du diable, qu'il raconte avec complaisance, et les miracles de Dieu. Il arrive alors au règne végétal et décrit très sèchement quelques arbres et quelques plantes. Nous voyons ensuite paraitre les animaux, lion, taureau, daim, etc. ; puis le poète passe aux poissons, aux oiseaux, aux insectes, sans suivre aucun ordre régulier. Il prouve chemin faisant la résurrection, apostrophe Manès et ses disciples, pose les lois de la hiérarchie céleste, traite des plantes et des pierres médicinales, exalte la sagesse divine, expliquele mystère de la Trinité, célèbre la venue du Christ en rappelant brièvement ses miracles, et termine enfin par une prière du Patriarche pour l’empereur Héraclius.

Ce sommaire suffirait à le montrer, il ne peut y avoir entre les deux poèmes qu’une parenté bien lointaine. Nous avons cependant recueilli quelques traits qui leur sont communs; par exemple, un des passages les plus gracieux de la Semaine a été emprunté à l'Hexahéméron, celui où du Bartas compare les quatre saisons, dans leurs retours réguliers, à un chœur dansant de jeunes filles (1). Pisidas avait dit :

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Quant aux autres ressemblances, elles s'expliquent aisément : les deux poètes mettent à l’envi Pline, Aristote, Plutarque, à contribution, et il n’y a rien d'étonnant si, en un même sujet, les emprunts sont aussi quelquefois les mêmes. Tous deux ont pris à Pline l’Ancien le récit de la lutte entre l’ichneumon, aidé du roitelet, et le crocodile (2); tous deux racontent, d’après Plutarque, que la rémore

(AS Er MERS Comme les pastourelles Qui, d’un pied trépignant foulent les fleurs nouvelles, Et, marians leurs bonds au son du chalumeau, Gayes, ballent en rond sous le bras d’un ormeau, Se tiennent main à main, si bien que la première Par celles du milieu se joint à la dernière. (fre Sem. ch. IV).

(2) {ro Sem, 6e jour.

arrête à elle seule des vaisseaux (1), et, d’après Aristote, que le daim se guérit de sa blessure en mangeant du dictame (2).

Ces rencontres sont assez fréquentes ; mais on ne saurait en conclure que du Bartas doive beaucoup à son devancier. La Semaine lui appartient bien en propre : c’est une œuvre d’une tout autre portée, d’une tout autre ampleur que le poème de Pisidas. Colletet reconnaît lui-même que « la moindre des épisodes de du Bartas » vaut l’Hexahéméron tout entier.

Il y a dans la Semaine grecque quelques belles images, comme lorsque la terre est comparée à un vaisseau flottant au sein des airs (3), ou les cieux à une robe brodée d'étoiles (4); mais ces traits sont rares, et le poème offre en somme assez peu d'intérêt. Il est froid, sec, maigre, et, en maint endroit, l’auteur s’y livre à des discussions de théologie bien subtiles et purement techniques; les épisodes, très clairsemés d’ailleurs, ne se rattachent qu'indirectement au sujet; enfin, les mouvements qui animent et soutiennent l’œuvre sont presque toujours les mêmes : « c’est toi, Dieu, qui as, » ou encore : « qui a... sinon Dieu ? » Cette uniformité devient bientôt fastidieuse. — Nous n'’insisterons pas davantage sur le poème de Pisidas, quoiqu'il ne soit pas douteux que du Bartas l'ait connu.

Le cadre de l'Hexahéméron, de quelque façon que Pisidas l’eût rempli, devait assurément séduire un poète comme du Bartas : il y trouvait à la fois de quoi satisfaire aux aspirations religieuses de son âme et déployer la magnificence de son génie; nous verrons plus tard ce que le sujet si stérilement traité par son prédécesseur devint entre ses mains. Il faut ajouter encore qu’en prenant pour matière ce thème encyclopédique de la Création, du Bartas était probablement captivé par la pensée d’unir étroitement dans une telle œuvre la science à la poésie. À aucune époque, le poète ne fut plus près du savant qu’au XVI siècle : nulle épithète ne lui est plus honorable que celle de docte, et presque tous les érudits du temps sont aussi des « disciples d'Apollon, » C'est seulement au siècle suivant qu’il y aura divorce entre la poésie et l’érudition. Nous l'avons vu, l’auteur de la Semaine était versé dans toutes les connaissances que

(1) Jbid., 5e jour.

(2) Zbid., jour.

(3) Nam navis est Tellus supernatans aquis, etc. (4) Ut margaritas clara gestans sidera.

l'on cultivait à son époque; nul ne semblait mieux préparé à traiter le sujet que Pisidas avait seulement ébauché; nul thème ne pouvait lui fournir une plus belle occasion de mettre la poésie au service de la religion et de la science.

Le plan de la première Semaine, quel que fût celui de l'Hexahéméron, était tout tracé par avance, et nous n’avons pas à y insister. « Pource que notre poète, lit-on dans l'édition de 1611 {1}, s’est proposé ce but, d'expliquer en vers françois et comprendre en sept livres ou jours de sa Sepmaine ce que Moïse récite brièvement es premier et second chapitre du Genèse touchant la création du grand et petit monde, je ne sçaurois dresser argument plus riche et mieux accommodé que celuy qui est enclos ès propres termes du sainct Prophète et historien. » Du Bartas, en effet, se conforme exactement au récit de la Bible, et sa division par journées était en même temps la plus simple et la meilleure.

S'il ne faut pas chercher dans la Semaine le mérite de la composition, celui de l'invention ne s’y trouve pas non plus, quand on prend le mot au sens le plus élevé. Ce qui appartient à du Bartas, ce sont ces frontispices, ces invocations, ces épisodes, dont nous avons déjà entendu parler Colletet. « Icy j'invoque Dieu, dit le poète lui-même, là je luy rends grâces, icy je luy chante un Hymne, et là je vomy une Satyre contre les vices de mon aage; icy j'instruy les hommes en bonnes mœurs, là en piété; icy je discours des choses naturelles, et là je loue les bons esprits » (2). Nous ne trouvons pas chez du Bartas cette faculté créatrice du poète qui lui donne comme une part de la puissance divine, cette vigueur de conception par laquelle il semble tirer son œuvre tout entière de luimême : c’est là un don qui n'appartient qu'à la souveraineté du génie et qu'on ne peut reconnaître dans aucune mesure à l’auteur des Semaines. Le choix des sujets qu’il traite indique suffisamment son infériorité à cet égard : si l’on s’en tient au fond même, ce ne sont guère que des paraphrases comme la Judith et les deux Semaines, ou des traductions comme la Lépanthe. Il semble que du Bartas se soit fait illusion sur ce point. « Quelque petitesse d'esprit qu'il y ait en moi, dit-il, si suis-je par la grâce

(1) En tête.

(2) Préface de du Bartas.

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