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de Dieu beaucoup plus fécond en matières qu’en mots, si que l'invention me coûte moins que l'élocution » (1). Cette opinion du poète sur son propre génie, le bon Colletet l’a prise à son compte : du Bartas, nous dit-il à propos de la Lépanthe, eut d’antant plus de mérite à traduire le poème de Jacques VI « qu’il n'était pas homme à mettre la main à pas une traduction ni à une paraphrase quelconque, étant beaucoup plus fécond en matières qu’en paroles » (2). Le cardinal du Perron, qui d’ailleurs goûtait fort peu notre poète, est ici plus près de la vérité, quoiqu'il pousse la rigueur jusqu'à l'injustice. « Pour l'invention, dit-il, chacun sait que du Bartas ne l’a pas et qu'il n’a rien à lui, et qu'il ne fait que raconter une histoire (3). » C'est aussi l’expression de Sorel, d’après lequel « la Semaine n'est quasi que l’histoire naturelle de Pline mise en vers avec quelques autres remarques sur le même sujet, puisées dans des livres fort communs » (4).
Ces critiques vont certainement beaucoup trop loin, mais le fond en est juste. D'ailleurs, les poètes du XVT® siècle ne brillent pas en général par l'invention. Ronsard et ses disciples sont surtout d’habiles ouvriers de la forme; la plus grande partie de leur œuvre consista à faire passer dans notre langue les genres et les tours poétiques des Grecs et des Latins, dont ils empruntèrent les idées et les sentiments bien plus que les mots. Lorsque le chef de la Pléiade compose une de ses odes savantes, il cherche un moule dans Pindare; lorsqu'il entreprend son poème épique, il le règle et le calque sur l'Enéide : le fond, chez lui, n’a presque aucune originalité.
Mais, si rien, dans les œuvres de du Bartas, ne nous révèle cette puissance de création que bien peu de poètes ont reçue en partage, il ne serait pas juste d'aller, comme du Perron et Sorel, jusqu’à lui refuser toute espèce d'invention. La Semaine n’est point, en effet, un poème dénué d'inspiration et de mouvement, où l’auteur se contenterait, comme d’Aubigné devait le faire plus tard, d'énumérer les merveilles de la Création en commentant chacune d’elles par quelques vers secs et froids. Au contraire, l’âme du poète passe tout entière
(1) Préface à la Lépantkhe.
(2) Vie de du Bartas.
(3) Perroniana, p. 30 et 31, éd. de 1669.
(4) Remarques sur le Berger ewtravagant.
dans son œuvre : raconter la Genèse du monde, ce n’est pas pour lui, on le sent à chaque page, mettre en vers une matière commode, mais plutôt célébrer le Créateur avec un enthousiasme sincère et profond, le glorifier dans ses œuvres et l’adorer dans sa sagesse ; c'est appeler les hommes à suivre les exemples que la nature a mis sous leurs yeux; comparer avec une douleur pleine d’amertume ou d'indignation l’ordre éternel qui règne dans l'œuvre des sept jours, et les désordres, les misères, les erimes de l'humanité; se réfugier enfin dans la contemplation des merveilles divines pour détourner les regards des spectacles d’horreur auxquels, en un pareil siècle, les yeux semblent condamnés. Quel que soit le sujet de la Semaine. nul poème n'est, au fond, plus personnel : un souffle puissant l'anime d’un bout à l’autre. 11 ne manque pas, au XVI siècle, de poètes qui riment des compositions religieuses ; mais, d'ordinaire, c’est pour eux comme une sorte de pénitence; rien de tel avec du Bartas : même au milieu des plus grandes faiblesses, on sent toujours le chantre inspiré, enthousiaste de l’œuvre à laquelle l'a convié son Uranie, et profondément dévoué à la mission qu'il tient de Dieu.
La fécondité du poète est prodigieuse : quelques années s'étaient à peine écoulées qu’il publiait sa seconde Semaine. C’est sur l’invitation de Henri IV qu’il entreprit ce vaste poème (1), mais le sujet était bien de son choix. Le premier et le deuxième jour furent publiés à Paris, chez Pierre l’Huillier, en 1584. Le reste ne s’imprima qu'après la mort de l’auteur. De toutes les éditions que nous avons eues entre les mains, la plus ancienne où se trouve la suite des deux premiers jours est celle que Hermann Mersmann fit paraitre à Anvers, en 1591 : elle ne contient d’ailleurs, en plus, que les Pères et l'Histoire du prophète Jonas. L'imprimeur y apprend au public qu'il a retiré ces fragments des mains d’un sien ami, à qui du Bartas les avait laissés en garde à son retour d'Écosse. La même année étaient publiés à La Rochelle, par Hiérosine Haultin, les chants des Trophées et de la Magnificence. C’est bien plus tard seulement, et peu à peu, en diverses éditions, que fut complétée la seconde Semaine.
Pour pouvoir se reconnaître dans un aussi vaste poème, il faut en
1) « Puisque pour t'obéir j'ay pris un vol si haut », dit-il au roi dans l’Eden,
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énumérer les divers chants, non pas suivant la date des publications partielles, mais d’après l’ordre historique que comportait nécessairement un pareil sujet. Le premier et le deuxième jour, publiés par du Bartas lui-même, renferment chacun quatre livres ; dans le premier se trouvent Eden, l'Imposture, les Furies et les Artifices ; dans le deuxième, l'Arche, Babylone, les Colonies et les Colonnes. Le troisième comprend la Vocation, les Pères, la Loi, les Capitaines. Le quatrième a pour première partie les Trophées ; viennent ensuite, dans l’ordre chronologique, la Magnificence, le Schisme et la Décadence.
L'Eden peint le bonheur d'Adam et d'Eve dans le paradis terrestre ; l’Imposture nous les montre succombant à la tentation et chassés du jardin; dans les Furies, le poète décrit toutes les misères de l’homme qui furent la conséquence de sa chute ; les Artifices nous font assister à l’invention des premiers arts. Dans le second jour, l’ Arche est consacrée à l’histoire de Noë, Babylone à la construction de la tour de Babel et à l’origine des langues, les Colonies à la dispersion des hommes sur la terre et à la fondation des premiers États, les Colonnes aux sciences anciennes dont les principes avaient été gravés sur deux colonnes par les enfants de Seth. La Vocation, qui forme la première partie du troisième jour, renferme ce qu’il y a de plus remarquable dans la vie d'Abraham et de Loth; le fragment des Pères raconte le sacrifice d’Isaac ; dans la Loi, les Israélites quittent l'Egypte, s’enfuient au désert et reçoivent de Dieu le Décalogue ; le chant des Capitaines comprend l’histoire du peuple Juif depuis Josué jusqu'à Saül. Dans le quatrième jour, les Trophées nous racontent les exploits de David; la Magnificence célèbre le règne de Salomon, le Schisme nous conduit depuis la mort de ce roi jusqu'à la délivrance de Samarie sous Joram, la Décadence, depuis Jéhu jusqu’à la ruine de Jérusalem. La seconde Semaine s'arrête là; mais c’est le temps seulement qui manqua à du Bartas. Il devait, s’il avait vécu, poursuivre son œuvre beaucoup plus loin.
.…. Bien que mon esprit, durant si long voyage Voltige cà et là, si n’ay-je en mon courage
Autre plus grand désir qu'à mener par la main Mes lecteurs à l'enfant divinement humain (1).
(1) Colonies.
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Mais l'avènement du Messie n’était pas encore le terme qu'il s’était proposé : c’est ce qu'il nous apprend lui-même dans l’Eden. Permets, dit-il à Dieu,
Mass permets que je conduise Le monde a son cercueil, allongeant mon propos, Du premier des Sabats jusqu'au dernier repos.
Dans l'édition de 1632 (1), nous trouvons des renseignements plus précis. « Il nous deffaut, y lisons-nous, pour les trois autres journées, ce qui devoit traiter de l'état des Juifs en Babylone et depuis leur retour jusqu’à la venue de nostre Rédempteur Jésus-Christ au monde, en après ce qui devoit monstrer la face de l'Église chrestienne et du surplus-du monde jusqu’au jour de la dernière résurrection, comme aussi l’estat heureux des enfants de Dieu en la gloire éternelle, pour servir d’une vraye conclusion à une si haute et si louable entreprise, afin de s’arrester par ce moyen au Sabat des Sabats pour le final repos désiré de tous les bienheureux. »
Tel devait être en son entier le thème de la vaste épopée que du Bartas avait conçue et qu’il n’eut pas le temps d'achever, histoire complète de l'humanité au point de vue biblique, depuis la création jusqu'au jugement dernier. La 2 Semaine, dont l'esprit est le même que celui de la 1°, forme avec elle, malgré son infériorité, le monument le plus considérable de la poésie religieuse au XVI siècle. Une pareille matière répondait sans nul doute au génie du poète et au caractère de son inspiration : il devait épuiser en une fois toutes les sources de poésie que la Muse Uranie lui avait jadis indiquées. Aussi semble-t-il inutile de chercher si, parmi ses devanciers (2), il n’en est aucun qui, traitant uu sujet semblable, aït pu lui suggérer l'idée première de son ample conception : la 2° Semaine n’est, après tout, que la suite même de la 1. Cependant, nous ne pouvons passer sous silence un poème qui, pour le fond, n'est pas sans analogie avec celui qui nous occupe: c’est le Microcosme de Maurice Scève (3), publié plus de vingt années auparavant. Quoique ni chez
(1) À Genève, Pierre Chouët ; après l'argument des quatre premiers jours de la 2e Semaine
(2) Pour les poètes latins des premiers siècles de notre ère, qui ont traité des sujets analogues, nous en avons parlé plus haut à la page 69, note 4.
(3) Nous n'avons rien à dire du Miroir d'élernité que Robert-le-Rocquez com-
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du Bartas, ni chez aucun de ses critiques, nous n’ayons trouvé aucune allusion à cet ouvrage, il n’est guère possible de supposer qu'il füt resté inconnu à notre poète.
Maurice Scève, Lyonnais, malgré l'oubli dans lequel ses œuvres et son nom même ne tardèrent pas à tomber, est un des plus 1llustres écrivains de son temps. Sa vie s'étend depuis le début du XVI° siècle jusqu'à l’accomplissement de la réforme poétique, et il se rattache par sa jeunesse à l’école de Jean Lemaire, par ses dernières années à celle de Ronsard. D'ailleurs, c’est un des poètes qui furent les « avant-coureurs de la Pléiade » (1). La Renaissance de la poésie avait été inaugurée à Lyon longtemps avant le manifeste de du Bellay, grâce aux rapports incessants de cette ville avec l'Italie et à la présence de nombreux réfugiés florentins qui, à plusieurs reprises, y étaient venus chercher un asile. Scève est le représentant le plus autorisé de cette première rénovation poétique : Pontus de Thiard, une des futures étoiles de la Pléiade, lui adresse le premier sonnet de ses Erreurs amoureuses, et la nouvelle école, dans ses attaques contre les poètes qui l'avaient précédée, fait toujours exception pour lui. Il se rallia d’ailleurs à la réforme, que lui-même avait préparée.
C'est en 1562 que Maurice Scève publia le Microcosme (2). Ce poème, écrit en alexandrins, est divisé en trois livres. Dans le 1*, le poète raconte d’abord très-brièvement la création du monde, celle de l’homme et de la femme, leur chute, leur expulsion du paradis, les maux corporels et spirituels qui sont la suite du péché. Cependant l’homme invente les premiers arts : il se bâtit une hutte, apprend à ouvrir la terre, domestique certains animaux, etc. Mais la mort, conséquence de la chute, fait sa première apparition ici-bas par le meurtre d’Abel, qui termine ce livre. — Au début du 2, Adam endormi a un songe dans lequel il voit tout ce qui doit arriver à sa postérité. L'homme sème le blé, se fabrique un are et des flèches, fait servir le feu à ses besoins, cultive la vigne, tire le fer de la terre, se forge des outils et des armes, tisse des vêtements, dompte le cheval, ete. Après la destruction de Babel, nos pères se disper-
posa vers 1559 et dont le sujet a quelque parenté avec les Semaines, ce poème ayant été imprimé qu'en 1589 (Voir Goujet, Bibl. fr., tome XIII, p. 96).
(1) Pasquier. Rech. de la Fr., Liv. VI, chap. VI, fol. 616.
(2) A Lion, par Jan de Tournes.