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sent dans le monde. Le poète profite de l’occasion pour étaler son savoir : chaque pays qu’il parcourt avec eux lui fournit de longs développements sur les sciences et les arts qui y ont pris naissance : l'écriture, la grammaire, la logique, la poésie, l’arithmétique, la géométrie, la musique, font chacune l’objet de longues tirades aussi obscures que pédantesques. — Au 3° livre, Adam s'éveille et, emmenant sa femme avec lui, il lui raconte sa vision; c’est un simple détour : en réalité le 3° chant se confond avec le 2°. Le poète y épuise son érudition : Eve est condamnée à écouter les interminables dissertations de son mari qui lui fait tout un cours de cosmogonie, d'astronomie, de météorologie, ete. Aucune science n’est épargnée : l'architecture elle-même a sa place dans cette encyclopédie. Enfin, le poème se termine brusquement sur la mort du Christ, la destruction de l’idolâtrie, et le rachat glorieux de l'humanité.
Nous n'avons pas à apprécier la valeur littéraire du Microcosme(1) ; ce qu'il nous faut marquer ici, c’est son degré de parenté avec l’œuvre de notre poète. Le sujet traité par Scève, comme la brève analyse qui précède suffit à le montrer, n’est pas sans analogie avec celui de la 2° Semaine; quelques rares et courts passages du début font même songer à la 1". Mais, s’il est à supposer que du Bartas a connu le poème de son devancier, on peut affirmer qu’il ne lui a fait aucun emprunt. La conception même des deux ouvrages est toute différente : le Microcosme, malgré certaines parties d’ailleurs secondaires, appartient plutôt à la poésie érudite, dont Scève est un des principaux représentants, qu’à cette école religieuse dont Bartas se glorifie avec raison d’avoir été le créateur; le fond du poème, ce sont ces dissertations scientifiques qui remplissent les deux derniers chants tout entiers, et nous ne devons voir dans le 1° livre qu’une entrée en matière longuement développée. Il y a sans doute une ressemblance manifeste entre le sujet du Maicrocosme et celui du 1e jour de la 2° Semaine; mais elle tient uniquement à ce que les deux poètes, chacun d’ailleurs avec un ordre différent, suivent le
(1) La composition du poème est tout irrégulière et factice ; la versification, fort arriérée, n’observe même pas l'alternance des rimes masculines et féminines; la langue est pleine de termes bizarres, hérissée de mots savants et de provignements ridicules ; on est arrêté à chaque instant par l'obscurité du style, que Sibilet déclarait impossible à entendre. Cependant il y a parfois de beaux vers, et le ton général de l'ouvrage est remarquable par son élévation. Scève avait l’âme d'un vrai poète; mais il ne sut pas se débrouiller.
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récit des Saintes Écritures. Au reste, un seul jour de la 2° Semaine a autant d’étendue que l’œuvre tout entière de Maurice Scève, qui se borne à 3003 vers (1); enfin, la lecture attentive des deux ouvrages permet d'affirmer que du Bartas n’a nulle part imité son devancier. Îl suffirait au besoin, pour s’en assurer, de comparer les épisodes que la Bible leur a fournis à tous deux, ou que la conception même du sujet devait leur rendre communs. Soit dans le tableau des progrès de l'humanité, soit dans l’ « explication » des sciences, qui, comme nous l'avons dit, est le fond du Microcosme, ce poème et la 2 Semaine offrent seulement au lecteur les rapprochements que la similitude de la matière rend inévitables. La construction de Babel (2), un des rares passages de son œuvre auxquels Scève donne autant d'étendue que du Bartas ne nous fournit pas le moindre trait qui se retrouve dans la Semaine; il en est de même pour la description du cheval {3). Or, si dans les épisodes qui semblaient inviter le plus notre poète à profiter de son devancier, l’imitation ne se trahit par aucun détail commun, nous pouvons en tirer cette conclusion que du Bartas, s’il a connu le poème de Scève, ne lui a fait aucun emprunt.
On a trouvé (4) la composition de la 2° Semaine bien compliquée et bien pédantesque. Cette critique est assurément spécieuse; mais il est trop facile de s’égayer en lisant au titre de la Décadence : 4° partie du 4° jour de la 2 Semaine. Une division en sept jours, chaque jour se subdivisant en quatre parties, quoi de plus simple et
() Universelle paix appaisoit l'univers L'an que ce microcosme en trois livres divers Fut ainsi mal tracé de trois mille et trois vers. (Micr., iv. Il).
(2) Microc., Liv. II.
(3) Microc., IT. On trouve cependant ça et là, dans tel ou tel passage, un léger détail, une épithète, peut-être même un hémistiche commun aux deux poètes. Dans la description du cheval, tous deux nous montrent la foule effrayée qui recule, et se servent de l'expression : faire largue. Dans le Microcosme :
Tout ce vulgue grossier de retour l’apperçoit
Pennadant et ruant, luy fait largue et le fuit. (Microc., Il). Et dans la 2e Semaine :
. . Tant de spectateurs qui sont aux deux costez L'un sur l’autre tombans font largue à ses fiertez. On peut encore rapprocher du début de la fre Semaine (vers 25 et seq.) cette image de la divinité que nous trouvons dans le Microcosme : Premier en son rien clos se celoit en son tout, etc. (p. 4).
Mais il ne faut voir, dans la ressemblance de si légers détails, qu’une coïncidence toute fortuite qui s'explique d'elle-même.
(4) Sainte-Beuve. Op. cit. Article sur du Bartas.
de moins bizarre ? Il n’est pas besoin d'aller, comme le fait du Bartas, invoquer l'autorité de Saint-Augustin, dont il assure avoir pris « le titre, l'argument et la division de son livre », pour défendre l'ordonnance toute naturelle de ce vaste poème. C’est le sujet même qui prête aux critiques. La seconde Semaine ne pouvait guère être autre chose qu’ « une grosse compilation » rimée. Il était difficile de soutenir le poids d’un tel ouvrage ; du Bartas entreprenait de mettre toute la Bible en vers depuis la (renèse jusqu’à l’Apocalypse. Il eut le tort de ne pas consulter ses forces avant d'aborder un poème de cette étendue. Quel que fût son enthousiasme, la fatigue se trahit bientôt malgré l’obstination la plus méritoire : dès le second Jour, il se montre lui-même « frappant bien souvent du menton sa poitrine.» Il y a sans doute de-belles pages en grand nombre dans cette dernière œuvre : mais peuvent-elles racheter les faiblesses et les longueurs d’un poème où du Bartas exagère tous les défauts qui déparaient le précédent ?
Au milieu des applaudissements et des louanges hyperboliques que lui prodiguèrent les admirateurs quand même, bien des objections s’élevèrent de toutes parts: les plus justes ont trait au sujet luimême ; ce sont d’ailleurs les seules que nous ayons à examiner en ce chapitre. Dans sa Préface, du Bartas essaie de se défendre contre ceux qui trouvent au poème un manque choquant de proportion, « des membres prodigieux. » Il ne veut pas qu’on juge tout un palais par le seul frontispice, et toute son œuvre, par les quelques chants qu’il en a alors publiés; il la compare au colosse de Rhodes : « Qui vous eust monstré, dit-il, la teste du grand Colosse séparée du corps, n’eussiez-vous pas dit qu’elle estoit espouvantable, monstrueuse et desmesurée ? Mais qui vous eust fait voir ceste merveille du monde debout et tout entière, vous eussiez confessé que Charès avoit exactement observé une juste dimension en tous les membres d’une si grande masse. » Malgré cette défense du poète, il n’est pas possible de lire la 2° Semaine sans souscrire au reproche qu’il essaie de repousser dans ce passage de sa préface. Le « discours des Furies », par exemple, a beau n’être que « l'interprétation de l’horrible jugement prononcé contre l’homme au 3° chapitre de la Genèse » (1), on trouve cette interprétation un peu longue; et, si
(1) Préface de du Bartas.
beaux que puissent en paraitre certains morceaux, on se demande quelle nécessité il y avait pour l’auteur de peindre à la file, Jusques dans les plus minutieux détails, tant d'espèces de maladies. On pourrait en dire autant de la « description des mathématiques » qu'il a introduite dans le chant des Colonnes, et de bien d’autres digressions trop peu justifiées dont il charge un poème déjà fort lourd. Dans le 2 jour de la Création l’auteur exprime la crainte
...... Que quelque mesdisant
Aille de troupe en troupe à l'avenir disant
Que sa muse languarde à chaque vent fait voile Tissant fil contre fil pour allonger sa toile.
Une pareille critique ne serait point légitime si elle s’adressait à la 1e Semaine ; dans la 2°, elle peut souvent être faite avec raison au poète. Du Bartas a beau protester que telle ou telle digression « n’est point un destour, esbat, ou promenoir, ains le chemin royal par léquel bon gré mal gré il falloit qu’il passast » (1) : nous devons lui reprocher non pas seulement d’avoir entrepris un sujet dont les énormes dimensions auraient à bon droit découragé tout autre, mais encore d’avoir trop souvent, sous prétexte de « faire mieux avaler un salutaire breuvage » (2), agrandi volontairement et comme à plaisir un cadre déjà demésuré. Prétendre, par exemple, que Noé « n’a pu demeurer comme baillonné et muet pendant plusieurs mois dans la prison d’une carraque », c’est se justifier trop naïvement d’avoir rapporté tout au loug les « devis » interminables du saint patriarche et de son fils Cham : c’est oublier que le lecteur n’est pas dans l'Arche (3). Si la 2° Semaine fut moins bien accueillie du public que la 1", le choix du sujet et la prolixité de l’auteur y ont été pour beaucoup; il ne sait pas s'arrêter à temps ni exercer sur sa verve débordante une saine et rigoureuse discipline; ce qui lui a manqué, ce n’est pas la faculté poétique, c’est le tact et la mesure : et ce défaut n’est nulle part plus vivement accusé que dans une œuvre dont l'étendue semble ne pas avoir de limites.
(1) Préface de du Bartas.
(2) Ibid.
(3) Zbid.
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Il nous reste encore à parler de la Lépanthe et du Cantique d'Ivry. Le premier de ces deux poèmes fut entrepris par du Bartas peu de temps après son retour d'Écosse. Il faut y voir un témoignage de gratitude pour Jacques VI. Non content d'avoir comblé d'honneurs et de présents l’auteur des Semaines, le roi, qui professait pour ses œuvres la plus vive admiration, lui avait adressé un hommage unique de monarque à poète en traduisant dans sa langue quelques passages de la Création. Traduire la Lépanthe en français n'était pour du Bartas que rendre la pareïlle au roi d'Ecosse. Comme il le déclare dans une courte préface, ce n'est pas le désir d’augmenter sa renommée qui l’a poussé à faire cette version. Il avait même, ajoute-t-il, promis de ne mettre jamais la main « à traduction ou paraphrase quelconque ». S'il ne tient pas sa parole, il faut, à l'en croire, s’en prendre à la « grave douceur, à l’artificieuse raison, aux vives et parlantes descriptions de la Lépanthe, qui l'ont tellement ravi, qu’il a été contraint de fausser son serment.» Cette admiration qu'exprime le poète pour une œuvre dont le mérite nous parait bien au-dessous d’un pareil témoignage, était sans nul doute sincère; mais, on peut le croire, sa reconnaissance pour l'accueil qu’il avait reçu du prince n’y était point étrangère. C'est une traduction et non une imitation qu'a entreprise du Bartas; aussi s’excuse-t-il que sa version, même pour le sens, ne corresponde pas toujours exactement à l'original : la raison, dit-il, en est que « cest ouvrage ne faisoit que sortir encor tout bluëtant de la forge royale quand je luy donnay la facon Françoise: et depuis Sa Majesté l’a rebatu et relimé » (1). Nous n'entrerons pas dans l'analyse d’un poème qui n’a rien d’original; c’est d’ailleurs une des plus faibles œuvres de son auteur, soit que son Uranie ne l'ait pas inspiré, soit qu'il fût difficile de faire mieux avec le modèle royal. On trouve dans la Lépanthe de beaux traits, mais le poème est en général bien froid ; on y sent toujours quelque chose d’artificiel et comme une inspiration de seconde main.
Dans le Cantique en l'honneur de la victoire d’Ivry, l'émotion est au contraire toute personnelle ; du Bartas y réalise, au moins en partie, un vœu qu'il avait depuis longtemps adressé au ciel. Aïnsi, disait-il à Henri IV dès le 1° chant de la 2° Semaine.
(1) Préface de du Bartas.
= ve
Ainsi le glaive au point, combattant à ton flanc. Puissé-je, tout couvert de poussière et de sang, Fendre l'ost espagnol ou forcer quelque ville, Et, le combat fini, te servir d’un Virgile !
Si le poète ne prit pas part à la bataille d’'Ivry, il chanta du moins la victoire; il célébra comme ami du vainqueur, comme huguenot et comme Français, ce combat glorieux qui semblait promettre à Henri IV Paris, c'est-à-dire la France, et cela sans abjuration. Une lettre que nous avons citée plus haut témoigne de la joie qu’en avait conçue le poète; mais dans le Cantique, il se donne pleine carrière et se livre tout entier à son enthousiasme.
Depuis quelque temps du Bartas était sous l’influence des chagrins et des deuils qui attristèrent la fin de sa vie; mais malgré tout, loin d’ « enfunester de pleurs l’alaigresse publique », il oublie ses propres sujets de douleur devant le triomphe de la cause royale et protestante, qui était aussi celle de la France :
Mon front, seraine-toy ; et vous, tristes pensees Dans un gouffre profond de soucis enfoncees.
Reguindez-vous au ciel....
Le poète commence par rappeler en quelques vers les exploits de Henri IV dans sa jeunesse, de Henri IV
Prince alors sans pais, sans hommes, sans finance, Prince pauvre de tout, si ce n’est d'espérance.
Après ce début, il vient tout de suite à la bataille. IL décrit les deux armées, peint l’acharnement des partis et la fureur des premiers coups. Cependant la Victoire harangue les soldats et promet au vainqueur une gloire éternelle. C'est à ce moment que parait Henri; du Bartas nous le montre en quelques vers que Voltaire s’est
peut-être rappelés quand il raconte dans sa Henriade la bataille de Coutras (1).
es Bravache, il ne se pare D'un clinquant enrichy de mainte perle rare,
(1) C'est Sainte-Beuve (op. cit.) qui fait ce rapprochement.
= Des Il s’arme tout à cru et le fer seulement De sa forte valeur est le riche ornement:
Son berceau fut de fer, sous le fer il cotonne Son menton généreux, sous le fer il grisonne, etc.
Le panache blanc n’est point oublié; c’est « un horrible pennache qui ombrage la salade du roi». Henri IV se lance ainsi dans la mêlée, laisse les armes à feu pour l'épée « et donne autant de morts qu’il va donnant de coups ». Mayenne s’enfuit: dans une éloquente apostrophe, le poète le conjure de se rallier à son roi, dont il loue la modération et l'équité. Puis il revient au combat et décrit la déroute des catholiques; les Suisses résistent encore : mais enfin ils sont réduits à-se rendre. Dans la seconde partie du Cantique, du Bartas censure «le clergé, la noblesse et le peuple ligueur » : nous trouvons là comme un prélude de la Ménippée. Il continue en recommandant à Henri IV de ne pas exposer sa vie, dont le salut de la France dépend ; il nous montre cette France meurtrie qui conjure le roi de ne pas « courir aux dangers mal à propos. » Une prière termine enfin le poème sur l’espérance de voir bientôt la patrie refleurir en arts, bonnes mœurs, lois et richesses.
Le Cantique d’Ivry n’a sans doute pas la valeur de la Judith ou de la 1° Semaine ; mais il n’est point indigne du poète et clôt noblement une carrière qui avait été consacrée d’un bout à l’autre au service de Henri IV et de la France.